Anaïs Ségalas

(1819-1895)

Un autrе pоèmе :

Βеrtilе

 

 

Anaïs Ségalas


Les Morts


 
 

I


 
J’étais au cimetière, et j’y rêvais un soir,
Regardant les tombeaux et les croix de bois noir,
Et tous les noms gravés, noms de cendres humaines
Je marchais au milieu de deux files de morts,
Songeant que je sentais seule, entre tous ces corps,
Un cœur dans la poitrine et du sang dans les veines.
 
Je me disais : « Chacun a sous ces tertres verts
Quelque front qu’il baisait, et que rongent les vers,
Une perle, une fleur qui parait sa demeure.
Quels yeux n’ont à leur tour versé des pleurs d’adieu !
Nous ne savons pas tous comme on rit ; mais, grand Dieu !
            Nous savons bien tous comme on pleure !
 
« C’est donc ici que vont les trésors des maisons :
Le père aux cheveux blancs, l’enfant aux cheveux blonds,
La jeune femme folle et rose encor la veille !
Nous avons tous quelqu’un qui manque sous nos toits,
Un visage qui manque à nos yeux, une voix
Qui nous vibrait au cœur, et manque à notre oreille.
 
« Que deviennent ces morts ? m’écriai-je ; beau ciel,
S’en vont-ils voir Jésus, Marie et Gabriel ?
Ont-ils l’habit de lin avec la palme verte ?
Sont-ils dans des cités de vapeurs et de feu ?
Montre-moi ces cités. Saint des Saints, Seigneur Dieu,
            Laissez-en la porte entrouverte ! »
 
Le ciel resta voilé. « Que deviennent les morts ? »
Dis-je aux tombeaux : je vis dans les fosses, alors,
Des chairs où mille vers font des festins profanes,
De longs squelettes creux, des corps de marbre blanc,
De la poussière d’homme : et je crus, en tremblant,
Lire le mot néant écrit sur tous les crânes.
 
J’entendis une voix atroce dans mon cœur,
La voix qui fait pâlir, la voix qui dit malheur :
C’était la voix du doute. Et, les yeux vers la terre,
J’écoutais ; je sentais de longs frissons d’effroi,
J’étais épouvantée, et mon corps était froid,
          Comme les corps du cimetière.
 
 
 

II


 
Je disais : « Les morts n’ont que la tombe glacée,
Nul n’est dans ce ciel vide; et, dans leur trou profond ,
Nul désir, nul penser, n’éclosent sous leur front:
Ces cerveaux s’en allant en poussière, ce sont
            Les cadavres de leur pensée.
 
« Dans un cercueil étroit, qui les presse un instant,
Mais où, chaque journée, ils tiennent moins de place,
Sous un linceul cousu, qui recouvre leur face,
Et dormant d’un sommeil où nul rêve ne passe,
Ils restent là toujours couchés dans leur néant.
 
« La tombe est leur maison : c’est la maison muette,
Où l’on n’entend ni pas, ni mouvements, ni voix ;
La maison sans soleil, aux murs sombres et froids ;
La maison où le lit est un cercueil de bois,
            Et dont le maître est un squelette.
 
« Dans cette maison-là point d’amour enchanté,
Point de femme aux doux yeux, qui vienne charmer l’heure ;
De mère qui vous plaigne, et, si vous souffrez, pleure ;
C’est horrible ! et pourtant c’est la seule demeure
Que l’on doit habiter toute une éternité !
 
« Les morts sont là gisants, tous raides dans leur bière ;
Immobiles, les bras collés au corps et droits ;
Couchés comme ils l’étaient le jour de leurs convois :
Nul jamais, une fois dans un siècle, une fois !
            Ne s’est retourné sous sa pierre !
 
« Ils ont les os disjoints et l’orbite béant,
Un crâne aux larges trous, des dents sans lèvre rose,
Des membres dont la chair tombe et se décompose :
Êtres à part, sans nom, ils sont plus qu’une chose,
Moins qu’un homme ; ce sont les hommes du néant.
 
« Devant ces morts pourtant passez tous têtes nues :
Un squelette eut un cœur, eut un cerveau pensant,
Des rayons dans les yeux et sur son front puissant ;
C’est un roi détrôné : saluons en passant ;
            Respect aux puissances déchues !
 
« Oh ! penser qu’on ira dormir parmi ces morts !
Qu’on aura ces os nus, cette forme incomplète !
Oh ! sentir, en touchant ses membres, que son corps
N’est qu’un masque de chair posé sur un squelette !
 
« C’est à pleurer de rage, à pâlir, à trembler !
Le néant ! c’est hideux ! quoi ! rester insensibles !
Si les morts un instant pouvaient penser, parler,
            Tous, en jetant des cris horribles,
 
« Tous diraient : Oh! du bruit, du mouvement, de l’air
Grâce ! un homme, un démon, un Dieu qui me délivre
Oh ! par pitié, plutôt que le néant, l’enfer,
Les grincements de dents : souffrir, au moins c’est vivre
 
« Plus de sommeil de plomb, plus de sépulcre noir ;
Du jour, du jour à flots, c’est du jour que j’implore ;
Fût-ce les feux d’enfer que mes yeux devraient voir,
            Ce serait la lumière encore ! »
 
 
 

III


 
Mais la nuit était belle à ravir des poètes,
Et ce n’était là-haut que brillants et paillettes ;
Mille étoiles luisaient, et, prophètes des cieux,
Annonçaient l’âme et Dieu dans leur langue de feux.
 
Et moi-je regardais la nuit diamantée,
Le doute se taisait, une voix enchantée
Chantait un hymne en moi, qui montait au Seigneur
Je dis : « Étoiles d’or, merci, c’est du bonheur ;
« Je vous crois ; iriez-vous nous bercer de vains songes,
« Au chaste front du ciel écrire des mensonges !
 
« Oh ! pour croire, faut-il voir la cité de Dieu,
« Voir les blonds séraphins à notre horizon bleu,
« Voir les mille échelons de l’échelle de flamme,
« Compter les saints, toucher de ses deux mains son âme,
« Et voir un Dieu de chair dans un ciel transparent ?
« J’en crois mon cœur ; j’en crois la pensée, ô Dieu grand,
« Que tu plaças dans l’homme, et fis à ta mesure,
« Afin qu’à ton ouvrage on vît ta signature.
« J’en crois cette pensée aux rayons lumineux ,
« Qui devant le soleil ne baisse pas ses yeux ;
« Dont le regard divin traverse la planète,
« L’étoile scintillante et la longue comète,
« Et s’allonge toujours jusques à l’infini ;
« Qui s’en va voir tes saints dans leur monde béni ;
« Comme un pays natal, sait le ciel et l’espace ;
« Entre dans ton palais, et te regarde en face. »
 
Et la voix de la foi me parlait dans le cœur,
La voix qui dit espoir, la voix qui dit bonheur.
« Mais où sont donc les morts ? » dis-je sans épouvante
Jérusalem céleste, ô ville éblouissante,
Ma pensée aussitôt te vit aux cieux vermeils,
Et j’allai voyageant au pays des soleils.
 
 
 

IV


 
« La voici la cité radieuse, azurée,
Où revivent les morts ! la muraille est nacrée ;
Les toits sont lumineux ; la porte de saphir
Pour cintre a l’arc-en-ciel. Dans ce monde d’argile,
Nous n’habitons pas, nous, une si belle ville :
            Il faut un Dieu pour la bâtir.
 
Nos cités ont des murs épais, des toits d’ardoises
Dans des terrains bornés, qu’on mesure par toises,
De pierre et de mortier chacun s’y fait un nid :
Mais Dieu ne se sert pas de vil mortier, de pierre ;
Ses matériaux sont la flamme et la lumière,
            Et son terrain, c’est l’infini !
 
Quelle vaste cité ! le Seigneur, quand il passe,
Marche dans sa grandeur, et trouve assez de place !
Pour éclairer tes murs, Jérusalem de l’air,
C’est trop peu d’un soleil, il en allume mille.
Des mondes sont à l’aise au milieu de sa ville,
            Comme des perles dans la mer.
 
Oh ! comme vos aïeux, vos blonds enfants, vos femmes,
Ont de riches maisons ! les escaliers de flammes
Vont au troisième ciel, aux espaces rêvés !
Le sol de chaque rue, où, sans laisser d’empreintes,
Glissent les pieds rosés des anges et des saintes,
            A des étoiles pour pavés.
 
Les grands ponts de saphir jetés sur les espaces !
Ils vont d’un ciel à l’autre. Oh ! les immenses places !
Une comète d’or, monument colossal,
Flamboie au centre : ailleurs, c’est l’image du père
Dont la statue est faite avec de la lumière ;
            Un monde en est le piédestal.
 
 
Oh ! le palais de Dieu! l’immense colonnade !
Quatre rangs de soleils éclairent la façade ;
Dans ses jardins la mer ne ferait qu’un bassin ;
Notre globe a passé par sa porte. Ô merveilles !
Tous nos palais de rois sont des ruches d’abeilles
            À côté du palais divin !
 
Tous les anges de Dieu chantent au sanctuaire :
« Le Seigneur parle ; à peine on entend le tonnerre,
« Parce que le Seigneur parle plus haut que lui !
« Le Seigneur vient à nous ; le soleil semble pâle,
« Et son ardent manteau blanchit comme l’opale :
            « Le Seigneur brille plus que lui ! »
 
Les voici, tous les morts, dans la cité splendide :
On lit bonheur, bonheur, sur leur beau front limpide ;
Car là-haut le bonheur ruisselle à chaque pas ;
Dieu, sitôt qu’un élu monte aux cieux, et l’implore,
En donne à pleines mains, en donne, en donne encore :
            Il est riche, et n’épargne pas :
 
Les apôtres sont là. Près d’eux sont les prophètes ;
Oh! salut, Daniel, David ! Chantez poètes !
Quel chant! a-t-il un nom sur terre ? qu’est-ce donc ?
Prière, c’est ta voix ; c’est ta riche harmonie,
Poésie. Oh ! c’est grand ! esprit saint et génie,
            Ils ont vos deux flammes au front !
 
Ils vont chantant les cieux, sans mots connus, sans règle,
Et ce ciel, qui ferait baisser les yeux d’un aigle,
Que Dieu même a doré, semble encor plus vermeil ;
L’arc-en-ciel s’embellit dès que leur chant s’y pose,
Chacun de ses rubans est plus vert, est plus rose :
            Ils illuminent le soleil !
 
Des vierges sont plus loin : leurs corps subtils rayonnent ;
Les diamands des cieux, leurs vertus, les couronnent ;
En suivant Jésus-Christ, elles chantent en chœur :
« Ma vie, ô mon Seigneur, calme s’en est allée ;
« J’ai fait comme le lys brisé dans la vallée,
            « Je suis morte dans ma blancheur.
 
« Le monde m’a dit : Viens, ce collier rend charmante ;
« Cette robe de pourpre et d’or est si brillante !
« Ce jeune homme a l’œil tendre et de bien noirs cheveux :
« Et j’ai fui le jeune homme, et j’ai dit : Je préfère
« À la robe de pourpre et d’or de votre terre
            « Ma robe blanche dans les cieux. »
 
Malheur! voici l’enfer, c’est la fournaise immense!
Comme Dieu creusa bas la ville de souffrance!
C’est qu’il craint qu’un sanglot, parti du grand puits
N’arrive à ses élus pour parler de supplice;
C’est qu’il craint qu’un rayon de soleil ne se glisse
Dans l’enfer des damnés, pour y parler d’espoir.
 
Oh ! voici les démons avec leurs ailes chauves !
Je vois les jets de feu que dardent leurs yeux fauves.
Quel air infect ! quel sol fangeux ! j’entends des pleurs,
Des cris sans fin partir d’un brasier qui dévore ;
Je vois des désespoirs que ne sait pas encore
Le monde des vivants, le grand maître en douleurs !
 
Tous les damnés hurlant de rage, et noirs de crime,
Veulent fuir, et rouvrir les portes de l’abîme ;
Ils s’y brisent les doigts et le front ; c’est en vain.
Nul démon cependant ne garde la barrière,
Et ces portes ne sont ni de fer, ni de pierre ;
Mais Dieu les ferme avec un signe de sa main.
 
Mais pour nos morts aimés, pécheurs et faibles âmes,
Ne tremblons point ; l’enfer n’est que pour les infâmes,
Le faible est pardonné. Notre chemin est dur ;
Dieu voit qu’à chaque pas le pied s’y prend au piège,
Et qu’ici-bas il n’est que les lis, que la neige
Et les cygnes, qui soient sans tache et d’un blanc pur.
 
 
 

VI


 
Et ma pensée allait loin, bien loin de la terre ;
La foi me parlait haut, me parlait seule. Alors,
Calme je regardai le vaste cimetière,
            Les mille sépulcres des morts,
 
Les bières, qu’on descend, la terre qui retombe
Par-delà les cercueils je vis l’éternité :
Mon âme, ouvrant ses yeux, lut : Immortalité
            Sur le marbre de chaque tombe.
 

Février 1836.

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