André Suarès

Hélène, 1907


Orages

Pâris a ses pleurs. Et dans l’insomnie, il les cache. Il entend rouler dans son cœur le torrent des plaintes qu’il étouffe. Même usés, les sentiments et les galets dociles gémissent au choc des vagues ; ils ne sont pas si ronds ni polis qu’elles ne sont opiniâtres et fluides.

La femme qui ne croit qu’à l’amour, elle ne croit à rien. C’est la servante qui rallume le feu chaque matin avec colère, et plusieurs fois le jour, s’indignant qu’il puisse s’éteindre. C’est parce qu’elle ne croit à rien, qu’elle croit au seul amour. Ah, dit Pâris, ici c’est le dieu qui se détourne du fidèle.

Des cris. Des larmes, des sanglots. Dans la rue, Andromaque secoue la tête ; et le roi Priam, prêtant l’oreille, penche l’ombre de son vieux front. Il reconnaît la musique funèbre, qui retentit dans le palais d’amour.

— On s’assassine dans cette maison.

— Oui, sans se toucher, ils se tuent. Et à la fin, même sans parler. Sans se voir, même : de leur seule présence.

 

Terrible pouvoir d’une femme sur un homme : quand elle se connaît celui de le faire souffrir. Elle ne joue plus avec ce grand cœur : elle pèse sur lui, elle y presse, dans une rage incurable et dans une sorte de curiosité sacrée : jusqu’où peut-elle aller ?jusqu’où sans le briser ? ou, peut-être, pour voir s’il se brise, ce qui en sera ?

C’est sur l’amour qu’il a pour elle qu’elle se fonde à le torturer.

Elle abuse du pardon. Et comme elle peut l’attendre, elle se fait un droit de ne pas le mériter.

 

Et terribles encore, ô Hélène, ces jours d’humilité qui suivent les nuits de supplice et de querelles. La bonace est un nouveau combat : la molle tyrannie de la résignation a ses fers rouges, et le Denys taciturne du repentir son oreille.

Ces pleurs, cet air battu, cette douceur lasse, agenouillée dans le remords de péchés qu’on avoue sans y croire, voilà les cruelles funérailles d’une journée cruelle et mal morte, qui doit ressusciter avant d’avoir été ensevelie. Ici la victime est tyran et le tyran victime.

 

C’est dans la femme que l’homme apprend à connaître la méchanceté de l’enfant. Et dans l’enfant, que la femme connaît la méchanceté de l’homme.

 

Tout donner et ne rien attendre : c’est du cœur que je parle, en amour. Malheur à qui attend, ne fût-ce que l’oubli d’une femme. L’oubli leur est encore une arme pour frapper. Et le pardon en est une autre. Dans l’homme, c’est la patience : elle travaille une femme à coups de stylet.

Faibles pour nous donner du repos, bien fortes pour nous l’ôter. Faibles pour nous sauver, fortes à nous perdre.

— Mais toi, dit Hélène à Pâris, en m’enlevant ne te flattais-tu pas de me sauver ?


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