André Suarès

Hélène, 1907


Sourire de la mer

Hélène est calme comme la mer, et passionnée comme elle. Hélène a ses tempêtes ; mais elles lui coûtent bien moins qu’aux grands rocs qu’elle bat. L’écume est un élément de sa parole. Elle s’orne de ses violences ; elle pleure en souriant. Elle se fait un collier et des amulettes des épaves qu’elle a faites. Elle use en baisant et ne s’use pas. Elle noue le charme de la fragilité au cou de l’indifférence, et sa langueur dénoue. Elle est unie sur les désastres qu’elle cause ; son sourire plan est alors le miroir de l’immense silence. Sa beauté fait naître des douleurs qu’elle ne ressent pas. On se perd pour elle, et elle s’y résigne, ne l’ayant jamais su, ne le voulant qu’à peine.

 

La mer a tous les âges. Elle est le regard du myosotis à l’aurore. Elle est la pierre précieuse de midi. Elle est le pollen du crépuscule.

La mer ignore la misère infinie de l’algue sous le flot, les transes du goémon qui sèche au soleil, quand les ventricules du varech, par pulsations brèves, éclatent. Hélène, tu méconnais ainsi la misère de l’homme sous la marée du temps. Et que fais-tu de son cœur qui se brise, au soleil de la connaissance ?

Le bruit du flot encense Hélène. Ce va-et-vient primordial la caresse, et quand elle a sommeil, la berce. La lutte désespérée, toujours reprise, toujours à reprendre, elle s’y prête en riant, la nonchalante ; voluptueuse, elle s’en croit le prix. L’image de la vie passe sur elle, orage qu’elle reflète. Elle joue de l’inquiétude perpétuelle, et se balance à la malédiction de l’éternel mouvement.

 

Si le bonheur était le rythme de la volupté, quelle certitude hélas, et que tout serait plus simple.

On juge de la beauté sur le plaisir qu’on en attend. Beaucoup de femmes ont cette innocence. Mais, pour quelques hommes, il arrive qu’ils se font une joie d’où le plaisir est presque absent. Chassez-moi ces hommes de la République, dirais-je aux filles de Platon quand elles feront la Loi.

La femme se croit la poésie et l’est peut-être. Mais le poète, c’est l’homme. Hélène elle-même est lasse d’être chantée.

 

Qui conteste le désir, le tue. Et l’on meurt, pourtant, de désirer en vain.

Hélène, ton tourment c’est le prix que je donne à ta beauté. Ton châtiment, aussi. Tu ne seras pas, tu n’es pas toujours belle.

 

Le coquillage du monde, entrouvert par la lumière, se ferme insensiblement sur la charnière veloutée de la forêt. Et la perle de feu, le soleil, roule vers le bord ; la valve de nacre, le ciel, descend ; et la valve dont la fraîcheur bleue est une flamme, la lèvre passionnée de la mer, s’enfle et tremble.

Que veut-elle ?

Elle ne sait si elle aime ce qu’elle embrasse, ni si même elle en aime la douleur. La mer monte, et les rocs de bronze, cachant un profond frissonnement, penchent.

 

Puissance prodigieuse d’Hélène, don de Tantale : dans l’amour qu’Hélène inspire, il y a un ardent désir du corps pour l’âme, et un désir égal de l’âme pour le corps. Ainsi le désir d’Hélène est éternel dans l’homme. Sa chair ne désire pas tant la chair de la déesse, qu’il ne brûle, en saisissant la chair, d’embrasser l’âme même du désir, qui est l’âme de cette femme. Et il ne se rassasie point de l’embrassement parce que, possédant l’âme, elle renouvelle en lui l’ardent désir de la possession charnelle. Puissante Hélène, elle valait bien la guerre de Troie. J’aurais voulu qu’Achille en fût tenté.

 

Grand crime entre les amants : quand la chair de l’un ne parle plus à la chair de l’autre. Pour la plupart, la pauvre âme alors est bien en danger.

L’homme, moins fidèle à la chair que la femme, s’indigne pourtant plus du changement. C’est, quand il en a, qu’il donne plus de cœur et plus d’âme.


[...]

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