Édouard Tavan

La Coupe d’Onyx, 1903


Soir d’été



Dans la langueur d’un soir de juillet qui se traîne
Sur l’horizon de cuivre et les monts reculés
Je m’en viens vers le bord de la haute moraine,
Et je m’étends très las sur les gazons brûlés.
 
Ni fraîcheur, ni rosée ; en l’atmosphère chaude
Des souffles étouffés s’exhalent par instants ;
L’haleine de la brise énervante qui rôde
N’apporte nul répit aux poumons haletants.
 
L’ombre insensiblement descend enveloppante ;
À peine luit encor à mes regards confus,
Aux pieds des noirs ressauts où dévale la pente,
L’eau qui fuit en grondant sous les aunes touffus.
 
Au loin j’entends passer un lambeau de fanfare,
Là-bas, sur les chemins de poussière et de bruit ;
Et tout à coup, dans le silence qui s’effare,
Un train siffle... puis roule et se perd dans la nuit.
 
Et plus rien que la voix du torrent qui m’oppresse ;
Elle s’enfle et décroît ; on dirait tour à tour
La lointaine clameur des foules en détresse,
Ou d’un sombre courroux l’écho sinistre et sourd.
 
Dans la sérénité d’un ciel que rien ne voile,
Au-dessus des rumeurs du monde qui s’endort,
Je regarde surgir étoile après étoile :
Une autre... et puis une autre... et puis une autre encor.
 
Et d’instant en instant leur multitude accrue
Fait déjà fourmiller son mystère obsédant ;
Déjà de l’horizon Vénus est disparue,
Elle a sombré là-bas, derrière l’occident.
 
Et couché sur le bord des berges solitaires,
La face vers les cieux qui semblent agrandis,
Je ne reconnais plus dans ces clartés austères
Les rayons consolants des astres de jadis.
 
Vainement à travers les sombres étendues
De cet éther sans fond, immense, inquiétant
Mon rêve cherche encor les étoiles perdues
Qui versaient leur caresse à nos espoirs d’antan.
 
La sévère splendeur de la nuit qui scintille,
Ce soir, pour mes esprits par l’infini hantés,
Revêt je ne sais quoi d’inflexible et d’hostile,
Et mes yeux dans l’azur plongent épouvantés.
 
Ce dôme constellé qui sur nos fronts s’étale
Avec ses profondeurs de silence et d’effroi,
Est-ce une œuvre d’amour ? est-ce l’œuvre fatale
D’une incompréhensible et redoutable loi ?
 
Du fond de l’inconnu jetés sur cette terre
Qui roule suspendue au vide illimité,
Nous allons tâtonnant dans le triple mystère
De l’être, de l’espace et de l’éternité.
 
De ce globe maudit où pleurent nos désastres
Quand les derniers secrets à la fin seront lus,
Sur le chiffre de feu que nous tracent les astres
Nos labeurs insensés que sauront-ils de plus ?
 
Les sages pâliront penchés sur l’insondable,
Sous mille noms divers les peuples à genoux
Invoqueront l’Auteur de ce Tout formidable ;
Leur dira-t-on jamais ce que l’on veut de nous ?
 
Ô néant de l’effort où l’espoir nous entraîne !
La terre passera, les siècles s’éteindront ;
Mais l’éternelle Isis, impassible et sereine,
Ne soulèvera pas le voile de son front.
 
Et je sens, pénétré d’une vague souffrance,
Dans la fiévreuse nuit tomber du firmament
Un effluve d’angoisse et de désespérance,
Qui sur mon cœur troublé pèse implacablement.
 

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