Constance de Salm


Épitre sur la rime

À M. ***, qui, dans une discussion littéraire, exagérait l’importance de la richesse de la rime.
   
Née à l’art de rimer dans ces temps glorieux,
Où vers de grands objets chacun levait les yeux,
J’ai senti ce qu’en lui le mérite apprécie,
Et j’en ai dédaigné la vaine minutie.


Ainsi donc, t’animant dans une folle escrime,
Te voilà, cher Damis, défenseur de la rime !
Si dans son cours égal, ton œil n’aperçoit pas
Les lettres et les sons marchant du même pas ;
Si deux mots approuvés par l’art et par l’oreille,
N’offrent dans tous leurs points une marche pareille,
Tu ne vois dans des vers, un dieu les eût-il faits,
Que des essais sans goût, sans force et sans effets.
 
Qu’entends-tu donc, ami, par le talent d’écrire ?
De se soumettre aux lois que le goût doit prescrire ;
D’élever dans l’esprit, dans l’âme, dans les sens,
Ces sublimes transports que toi-même ressens ?
Serait-ce de s’astreindre à la froide harmonie
De quelques sons bornés dans leur monotonie ?
De rejeter le mot que dicte le bon goût,
Si la langue n’a point de mot semblable en tout ?
De tourmenter le sens, de gâter l’hémistiche,
À l’appât d’une rime élégamment postiche ?
Quand un beau vers présente à ton esprit ravi
Un cercle de pensers de mille autres suivi,
Vas-tu, pour bien juger de tout ce qu’il exprime,
D’un œil sec et critique examiner sa rime,
Chercher un mot pareil au mot qui t’a frappé,
Qui gêne ton regard entre les deux trompé ?...
 
Crois-tu que le talent n’ait pas le privilège
De secouer un peu la poudre du collège ?
Doit-il joindre à la gêne une gêne sans but,
Et s’appauvrir enfin par un double tribut ?
 
Le régent du Parnasse, en rimes recherchées,
Nous a tracé les lois à la rime attachées ;
Je le sais, et, rempli de leur sévérité,
Par l’exemple a souvent prouvé leur vérité.
Des poètes plus grands, dont la gloire est fixée,
À l’école de même ont soumis la pensée,
Et, suivant de leur siècle et l’esprit et les goûts,
Peut-être dans cet art ont brillé plus que nous ;
Mais nous ne savons pas ce qu’à leur beau génie
A coûté quelquefois cette vaine manie ;
Le temps qu’ils ont perdu, le mot grand et hardi
Que pour mieux le rimer ils ont abâtardi.
Nous ne connaissons pas ces phrases animées
Qui de leurs grands cerveaux sortirent tout armées,
Comme de Jupiter on vit naître Pallas :
Ils en ont dû sans cesse amortir les éclats :
Que dis-je ? en les lisant, un esprit juste et libre
Les voit se tourmenter pour ce fol équilibre.
Il les voit malheureux de ne pouvoir sortir
De ce cercle de mots qu’il faut trop assortir :
En vain sous mille aspects leur talent les présente,
Il en est peu d’abord que l’esprit ne pressente ;
Sur leurs plus beaux transports la rime en sa rigueur,
Répand même, parfois, sa gêne et sa langueur,
Leur ivresse est par elle, en dépit d’eux, guidée ;
Elle leur rend ensemble et le mot et l’idée,
Et troublant le lecteur qu’un beau vers enivra,
Le force à deviner le vers qui le suivra.
 
Supposons toutefois (et qui pourrait le croire ?)
Que cette gêne encore ajoutât à leur gloire,
Qu’elle n’ait rien fait perdre à leur célébrité,
Leur exemple par nous doit-il être imité ?
Non, quand l’art de rimer enflamma leur génie,
La langue vierge encor naissait à l’harmonie ;
Le bon goût qu’ils créaient les faisait moissonner
Dans un fertile champ où l’on nous voit glaner.
Aujourd’hui, se traînant sur des rimes usées,
Épuisant de nouveau des beautés épuisées,
Leurs froids imitateurs, bien qu’ils soient renommés,
Semblent ne nous offrir que de longs bouts-rimés :
Le cœur, et le vainqueur, les larmes, les alarmes,
Les forêts, les guérets, pour nous n’ont plus de charmes.
Il faut de nouveaux mots à de nouveaux effets ;
Il les faut plus brillants, moins égaux, moins parfaits.
Voltaire en a donné le précepte et l’exemple ;
Chantre savant du goût, il est roi dans son temple,
Et d’autres avec gloire y soutenant leurs droits,
Y brillent comme lui par de plus beaux endroits.
Riant Chaulieu, La Fare, et toi, bon La Fontaine !
Que diriez-vous de voir la critique hautaine
Blâmer dans vos écrits avec sévérité
Ce qui vous fut permis par la postérité ?
Que diriez-vous de voir des jeunes gens imberbes,
Ignorant si les noms riment avec les verbes,
Et comptant sur leurs doigts les syllabes d’un vers,
Venir nous régenter aux yeux de l’univers ?
 
Mais remontons plus haut. Quand l’art à son enfance,
De règles hérissé, sans force, sans défense,
Offrait à nos regards, tourmentant les neuf sœurs,
De quelques vers grossiers les barbares douceurs,
Cet excès dont l’absence et t’afflige et t’irrite,
Des poètes d’alors était le vrai mérite ;
De trois, de quatre sons le semblable appareil,
Chez eux, au vers suivant, rendait le vers pareil,
Et pourtant, revêtu de ce clinquant qui passe,
Aucun du temps vengeur n’a traversé l’espace.
Disons plus : si, soudain revenant parmi nous,
Ils lisaient ces auteurs que nous admirons tous,
On les verrait aussi blâmant leur négligence,
De leurs rimes d’un son accuser l’indigence,
Et ne comprendre pas, dans leur aveuglement,
Que Boileau même ait pu rimer si faiblement.
 
Qu’est-ce donc que la rime ? Une chaîne légère
Que s’impose l’esprit, que l’école exagère ;
Un charme à la mesure ajouté savamment,
Mais qui ne doit gêner l’art ni le sentiment ;
Qui, juste sans efforts, élégant sans emphase,
Soumis à la pensée, et soumettant la phrase,
De la mode et du temps a pu subir les lois,
Dont il faut reconnaître et soutenir les droits,
Mais dont le fol excès, dans sa monotonie,
Serait le désespoir et la mort du génie.
Non qu’au chétif auteur, en sa stérilité,
Je veuille offrir ici trop de facilité ;
Que des mauvais rimeurs me déclarant l’apôtre,
En fuyant un écueil je tombe dans un autre.
Mille fois, à l’aspect de ces vers mal rimés,
Dont l’oreille et les yeux sont ensemble alarmés,
Loin de moi, par dépit, j’ai rejeté le livre :
Mais il est un milieu que le talent doit suivre ;
Il est dans les beaux-arts, et dans tout, ici-bas,
Une perfection que l’homme n’atteint pas.
Le censeur dit en vain, dans sa froide amertume,
Qu’à rimer richement notre esprit s’accoutume :
Souvent par le travail on arrive à ce point ;
Mais on ne peut trouver ce qui n’existe point,
Ennoblir un mot bas s’il se montre à la rime,
Ou, de Mézence en vers renouvelant le crime,
À la honte de l’art, marier lâchement
Au mot plein d’énergie un mot sans mouvement.
 
Laisse donc, cher Damis, laisse en un beau délire
S’élever librement et mon vers et ma lyre.
Née à l’art de rimer dans ces temps glorieux,
Où vers de grands objets chacun levait les yeux,
J’ai compris ce qu’en lui le mérite apprécie,
Et j’en ai dédaigné la vaine minutie.
J’ai vu qu’il a suivi les esprits différents
Des siècles dont lui-même il assigna les rangs ;
Qu’il n’est point descendu de ses hauteurs passées,
Mais qu’il brille aujourd’hui par l’éclat des pensées,
Et qu’à leur feu sacré ranimant sa grandeur,
C’est là qu’il doit chercher sa force et sa splendeur.
Mais il suffit : riant de tes folles alarmes,
J’ai voulu te combattre avec tes propres armes ;
D’une rime bien riche alourdissant mon vers,
J’ai voulu par l’exemple en prouver le travers ;
J’ai voulu, rimant mieux que tant d’autres qu’on cite,
Te prouver qu’en cet art il suffit qu’on s’excite ;
Que de ce vain tribut, que l’on doit limiter,
L’esprit à ses dépens peut toujours s’acquitter,
Et de ce tour de force, où je me suis contrainte,
Ce que je dis de mieux déjà porte l’empreinte.
Les images, les mots, à la rime soumis,
Pour elle en chaque vers me semblent être mis ;
Ma phrase me paraît incertaine ou commune ;
Où j’en peux trouver dix, à peine j’en vois une ;
Je m’égare moi-même en ma propre leçon,
Et j’appauvris le sens pour enrichir le son.
Finissons ; aussi bien, prêt à rompre sa digue,
De ce jeu d’écolier mon esprit se fatigue,
Et je sens malgré moi, dans un si beau sujet,
La pensée et le mot s’élancer d’un seul jet.
 

Paris, 1812.

Commentaire (s)
Déposé par Christian le 28 mars 2014 à 07h35

« Qu’est-ce donc que la rime ? Une chaîne légère
Que s’impose l’esprit, que l’école exagère ;
Un charme à la mesure ajouté savamment,
Mais qui ne doit gêner l’art ni le sentiment. »

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