Verhaeren

Les Campagnes hallucinées, 1893


Les Fièvres


 
La plaine, au loin, est uniforme et morne
Et l’étendue est vide et grise
Et Novembre qui se précise
Bat l’infini, d’une aile grise.
 
Sous leurs torchis qui se lézardent,
Les chaumières, là-bas, regardent
Comme des bêtes qui ont peur,
Et seuls les grands oiseaux d’espace
Jettent sur les enclos sans fleurs
Le cri des angoisses qui passent.
 
L’heure est venue où les soirs mous
Pèsent sur les terres gangrenées,
Où les marais visqueux et blancs,
Dans leurs remous,
À longs bras lents,
Brassent les fièvres empoisonnées.
 
Parfois, comme un hoquet,
Un flot pâteux mine la rive
Et la glaise, comme un paquet,
Tombe dans l’eau de bile et de salive.
 
Puis tout s’apaise et s’aplanit ;
Des crapauds noirs, à fleur de boue,
Gonflent leur peau que deux yeux trouent ;
Et la lune monstrueuse préside,
Telle l’hostie
De l’inertie.
 
De la vase profonde et jaune
D’où s’érigent, longues d’une aune,
Les herbes d’eaux,
Des brouillards lents comme des traînes
Déplient leur flottement, parmi les draines ;
On les peut suivre, à travers champs,
Vers les chaumes et les murs blancs ;
Leurs fils subtils de pestilence
Tissent la robe de silence,
Gaze verte, tulle blême,
Avec laquelle, au loin, la fièvre se promène,
 
La fièvre,
Elle est celle qui marche,
Sournoisement, courbée en arche,
Et personne n’entend son pas.
Si la poterne des fermes ne s’ouvre pas,
Si la fenêtre est close,
Elle pénètre quand même et se repose,
Sur la chaise des vieux que les ans ploient,
Dans les berceaux où les petits larmoient
Et quelquefois elle se couche
Aux lits profonds où l’on fait souche.
 
Avec ses vieilles mains dans l’âtre encor rougeâtre,
Elle attise les maladies
Non éteintes, mais engourdies ;
Elle se mêle au pain qu’on mange,
À l’eau morne changée en fange ;
Elle monte jusqu’aux greniers,
Dort dans les sacs et les paniers
Où s’entassent mille loques à vendre ;
Puis, un matin, de palier en palier
On écoute son pas sinistre et régulier
Descendre.
 
Inutiles, vœux et pèlerinages
Et seins où l’on abrite les petits
Et bras en croix vers les images
Des bons anges et des vieux Christs.
Le mal hâve s’est installé dans la demeure.
Il vient, chaque vesprée, à tel moment,
Déchiqueter la plainte et le tourment,
Au régulier tic-tac de l’heure ;
Et l’horloge surgit déjà
Comme quelqu’un qui sonnera,
Lorsque viendra l’instant de la raison finie,
L’agonie.
 
En attendant, les mois se passent à languir.
Les malades rapetissés,
Leurs genoux lourds, leurs bras cassés,
Avec, en main, leurs chapelets.
Quittant leur lit, s’y recouchant,
Fuyant la mort et la cherchant,
Bégaient et vacillent leurs plaintes,
Pauvres lumières, presque éteintes.
 
Ils se traînent de chaumière en chaumière
Et d’âtre en âtre,
Se voir et doucement s’apitoyer,
Sur la dîme d’hommes qu’il faut payer,
Atrocement, à leur terre marâtre ;
Des silences profonds coupent les litanies
De leurs misères infinies ;
Et quelquefois, ils se regardent
Au jour douteux de la fenêtre,
Sans rien se dire, avec des pleurs,
Comme s’ils voulaient se reconnaître
Lorsque leurs yeux seront ailleurs.
 
Ils se sentent de trop autour des tables
Où l’on mange rapidement
Un repas pauvre et lamentable ;
Leur cœur se serre, atrocement,
On les isole et les bêtes les flairent
Et les jurons et les colères
Volent autour de leur tourment.
 
Aussi, lorsque la nuit, ne dormant pas,
Ils s’agitent entre leurs draps,
Songeant qu’aux alentours, de village en village,
Les brouillards blancs sont en voyage,
Voudraient-ils ouvrir la porte
Pour que d’un coup la fièvre les emporte,
Vers les marais des landes
Où les mousses et les herbes s’étendent
Comme un tissu pourri de muscles et de glandes
Où s’écoute, comme un hoquet,
Un flot pâteux miner la rive,
Où leur corps mort, comme un paquet,
Choirait dans l’eau de bile et de salive.
 
Mais la lune, là-bas, préside,
Telle l’hostie
De l’inertie.
 

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