Verhaeren

Les Villages illusoires, 1895


Les Pêcheurs


 
Le site est floconneux de brume
Qui s’épaissit en bourrelets,
Autour des seuils et des volets,
Et, sur les berges, fume.
 
Le fleuve traîne, pestilentiel,
Les charognes que le courant rapporte ;
Et la lune semble une morte
Qu’on enfouit au bout du ciel.
 
Seules, en des barques, quelques lumières
Illuminent et grandissent les dos
Obstinément courbés, sur l’eau,
Des vieux pêcheurs de la rivière,
 
Qui longuement, depuis hier soir,
Pour on ne sait quelle pêche nocturne
Ont descendu leur filet noir,
Dans l’eau mauvaise et taciturne.
 
Au fond de l’eau, sans qu’on les voie
Sont réunis les mauvais sorts
Qui les guettent, comme des proies,
Et qu’ils pêchent, à longs efforts,
Croyant au travail simple et méritoire,
La nuit, sous les brumes contradictoires.
 
Les minuits durs sonnent là-bas,
À sourds marteaux, sonnent leurs glas,
De tour en tour, les minuits sonnent,
Les minuits durs des nuits d’automne
Les minuits las.
 
Les pêcheurs noirs n’ont sur la peau
Rien que des loques équivoques ;
Et, dans leur cou, leur vieux chapeau
Répand en eau, goutte après goutte,
La brume toute.
 
Les villages sont engourdis
Les villages et leurs taudis
Et les saules et les noyers
Que les vents d’Ouest ont guerroyés.
Aucun aboi ne vient des bois
Ni aucun cri, par à travers le minuit vide,
Qui s’imbibe de cendre humide.
 
Sans qu’ils s’aident, sans qu’ils se hèlent,
En leurs besognes fraternelles,
N’accomplissant que ce qu’il doit,
Chaque pêcheur pêche pour soi :
Et le premier recueille, en les mailles qu’il serre,
Tout le fretin de sa misère ;
Et celui-ci ramène, à l’étourdie,
Le fond vaseux des maladies ;
Et tel ouvre ses nasses
Aux deuils passants qui le menacent ;
Et celui-là ramasse, aux bords,
Les épaves de son remords.
 
La rivière tournant aux coins
Et bouillonnant aux caps des digues
S’en va — depuis quels jours ? — au loin
Vers l’horizon de la fatigue ;
Sur les berges, les peaux des noirs limons
Nocturnement, suent le poison
Et les brouillards sont des toisons,
Qui s’étendent jusqu’aux maisons.
 
Dans leurs barques, où rien ne bouge,
Pas même la flamme d’un falot rouge
Nimbant, de grands halos de sang,
Le feutre épais du brouillard blanc,
La mort plombe de son silence
Les vieux pêcheurs de la démence.
 
Ils sont les isolés au fond des brumes,
Côte à côte, mais ne se voyant pas :
Et leurs deux bras sont las ;
Et leur travail, c’est leur ruine.
 
Dites, si dans leur nuit, ils s’appelaient
Et si leurs voix se consolaient !
 
Mais ils restent mornes et gourds,
Le dos voûté et le front lourd,
Avec, à côté d’eux, leur petite lumière
Immobile, sur la rivière.
Comme des blocs d’ombre, ils sont là,
Sans que leurs yeux, par au delà
Des bruines âpres et spongieuses
Ne se doutent qu’il est, au firmament,
Attirantes comme un aimant,
Des étoiles prodigieuses.
 
Les pêcheurs noirs du noir tourment
Sont les perdus, immensément,
Parmi les loins, parmi les glas
Et les là-bas qu’on ne voit pas ;
Et l’humide minuit d’automne
Pleut dans leur âme monotone.
 

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