Verhaeren

Les Flamandes


Les Plaines


 

À Maître Edmond Picard


Partout d’herbes en Mai, d’orges en Juillet pleines,
Devant soi, de côté, depuis le sable ardent
Et les marais sur la Campine s’étendant,
Des plaines, jusqu’aux mers du Nord, partout des plaines !
Autour du plus petit village, où le clocher,
Aigretté d’un coq d’or et reluisant d’ardoises,
Grandit sur des maisons hautes de quatre toises,
Auprès du bourg pêcheur et du bourg maraîcher,
Toujours, si large et loin que se porte la vue,
Là-bas, où des bœufs noirs beuglent dans les terreaux,
Où des charges de foin passent par tombereaux,
Et plus loin encore, où quelque voile entrevue,
Toute rouge, sur fond diaphane et vermeil,
Fait deviner les flots, la chanson matinière
Des marins qui s’en vont au large, et la rivière
Que sabrent les rayons lamés d’or du soleil,
Partout, soit champ d’avoine, où sont les marjolaines,
Coins de seigle, carrés de lins, arpents de prés,
Partout, bien au delà des horizons pourprés,
La verte immensité des plaines et des plaines !
 
 
 

I


 
Sous les premiers ciels bleus du printemps, au soleil,
Dans la chaleur dorée à neuf, elles tressaillent.
On dirait qu’elles sont surprises du réveil,
Qu’elles ne sentent pas les sèves qui travaillent,
Tellement le sol tarde à secouer l’hiver.
Même, quand les vergers dressent les houppes blanches
De leurs pommiers, que la feuille, papillon vert,
S’est attachée et bat de l’aile au long des branches,
Les terreaux sont encor complètement à nu ;
L’eau des fossés déborde et les terres sont sales,
L’orée et le sentier boueux, le bois chenu,
Bien que Mars ait craché ses poumons en rafales.
Pourtant l’on voit déjà des groupes de fermiers,
Avec leurs lourds chevaux, lustrés de blancheurs crues,
Dans les champs, divisés par cases de damiers,
Couper le sol, tout droit, au tranchant des charrues.
Déjà l’on sème. Un grand vieillard, qui va rêvant,
Semoir autour des reins, jette à pleines poignées
Les graines d’or, qu’abat un brusque coup de vent.
Les sillons sont à point ; les bêches alignées
Reluisent d’un feu blanc sous les coups du soleil,
Or voici Mai, le mois des fleurs aromatiques,
Et servantes et gars, en rustique appareil,
Habits usés, bras nus, sabots au bout des piques,
Qui de l’aurore au soir vont peiner aux labours.
Dès lors, les champs sont pleins, les fermes délaissées.
On en remet la garde aux chiens veilleurs des cours.
La glèbe, avec des mains calleuses, convulsées,
Avec fièvre, avec joie, avec acharnement,
La glèbe, pied par pied, coin par coin, est conquise.
Partout la lutte et la sueur, le groupement
Des efforts, arrachant la récolte promise :
Femmes sarclant le lin, hommes tassant l’engrais,
Chevaux traînant la herse à travers les cultures,
Pendant qu’autour, flattés de soleil, de vents frais,
Les trèfles verts, les foins en fleur, les emblavures,
Les massifs, que l’on voit remplir l’horizon clair,
Les jardins, les taillis, les vergers, les fleurettes,
Roulent leur bonne odeur excitante dans l’air,
Où chante, ailes au vent, un millier d’alouettes.
 
 
 

II


 
Mais que des mois plus chauds mettent fin aux jours frais,
Que Juin sur les étangs aplanisse les rides,
Le calme des temps lourds pénètre les forêts
Et fait peser sur tout des silences torrides.
 
Sous les éclats cuivrés et flambants du soleil
Languit la frondaison des chênes, sur les routes
Un sable jaune et fin cuit dans un clair sommeil,
Au ras des fossés verts les mousses sèchent toutes.
 
Une atmosphère ardente encercle la moisson ;
D’âcres vapeurs, venant de marais noirs, enfument
Tout l’espace enfermé dans le vaste horizon,
Où les orges, aux feux méridiens s’allument.
 
Où les seigles, chargés à leurs sommets d’épis,
Les dressent en pompons sur leur tige membrue,
Couvrant le sol entier du jaunissant tapis,
Que seul, le trèfle en fleur plaque de verdeur crue.
 
Alors par-dessus ces champs remplis, un grand vent,
Un vent du Sud, traînant, voluptueux, oppresse
Avec le va-et-vient de son souffle énervant,
La campagne vautrée en sa lourde paresse.
 
Un tressaillement d’or court au ras des moissons,
La terre sent l’assaut du rut monter en elle,
Son sol générateur vibrer de longs frissons,
Et son ventre gonfler de chaleur éternelle.
 
De partout sort le flot des germes fécondants,
Condensés en nuage épaissi de poussières
Et qui descend baigner d’amour les blés ardents.
On dirait voir fumer de géantes braisières,
 
Des débris d’incendie encor chauds. Chaque arpent,
Chaque tige entr’ouverte est entourée et prise,
Des vibrions en font l’assaut, éperdument,
Et l’union se fait dans des moiteurs de brise.
 
 
 

III


 
Voici l’automne, à son heure, à son jour. Les bois
Dans le vert des massifs se corrodent de rouille,
Là-bas, à l’horizon, leur dos porte le poids
D’un ciel joyeux, bien qu’un nuage au loin le brouille.
On dirait un amas monstrueux de granit.
Les courants du Nord-Est traversent l’étendue ;
L’ombre au soleil oblique et délustré, grandit.
Au soir tombant, la voix des cloches entendue,
Pendant que choient sur les chaumes, les cours, les seuils,
Des branches que l’automne une à une a séchées,
Fait songer aux hivers dolents et sourds, aux deuils,
Aux tempêtes faisant leurs bruits de chevauchées.
Très haut, droit devant eux, passe un vol de canards,
Et leur voix traversant les plaines assoupies
Éveille dans les champs, les parlages bavards
Et les cris querelleurs des geais avec les pies ;
Des oiseaux migrateurs autour d’un grand clocher,
Volant, planant, sifflant, forment leurs ribambelles,
Et si le vent tombant leur permet d’y percher,
Les ailes des moulins sont noires d’hirondelles
Et les angles des toits sont blancs de passereaux.
Tout, jusqu’aux horizons d’où les soirs d’or descendent,
Les routes, les marais, les drèves, les terreaux
Est comme enveloppé de fins brouillards qui pendent,
Et ce sont, paraît-il, les gazes, que lutins,
Sylphes et farfadets, vêtent au clair de lune,
Et qui sèchent, le jour, aux arbres des chemins.
 
Mais si l’aurore est triste et si morne est la brune,
Souvent encor, le plein midi redevient gai.
Un désir de printemps vient raviver l’automne :
Le grand ciel resplendit, comme un décor de Mai,
Sur les bois où le roux parmi les verts détonne,
Les cours, les bords des prés, les enclos, les jardins,
Et les vergers, brodant ceinture à chaque ferme,
Refont, avec les fleurs aux tons crus et soudains,
Avec les hauts bosquets que leur cercle renferme,
L’explosion de vie à l’approche des deuils.
Là, grandissaient encor les phlox, les solanées,
Les touffes de verveine et les jets de glaïeuls,
Les dahlias sanglants, les roses safranées,
Les tournesols cerclés comme des disques d’or,
Et ce dernier aveu d’été, le chrysanthème.
Lorsque midi, de ses rayons perçants les mord,
Que le vent les secoue en houle et les essaime,
Tant est luisant leur feu de couleurs, qu’on dirait
Des éclats de soleil roulés dans les verdures,
Ou du métal, tiré flambant du minerai,
Et frappant l’œil, du dard aigu de ses sulfures.
 
Et les fermes et leur chaume neuf et coquet
Profilent par-dessus leur pignon rouge en bosse ;
La cheminée au col massif fume à long jet ;
Une vigne, qui près de la porte s’adosse,
Saigne de gros raisins soufrés, crevant de jus ;
Au mur, où sont pendus des outils aratoires,
D’immenses espaliers tendent leurs bras feuillus,
Et bombent dans le vert, la joue en fleur des poires,
Les tétons veloutés des pêches en retard,
Et le menton rougeaud des court-pendus.
                                                                              Et telles,
Avec leur floraison rayonnante au regard
Avec leurs champs et leurs bois, apparaissent-elles
Les plaines ! Et voici, qu’à ce début d’hiver,
Pour en symboliser la tristesse et la joie,
Les papillons et les corbeaux croisent dans l’air,
Des vols de velours noir avec des vols de soie.
 
 
 

IV


 
Mais les nuits devenant longues, les jours blafards,
Novembre emplit d’hiver, l’immense plaine morne,
Où tout est boue et pluie et se fond en brouillards,
Où nuit et jour, matin et soir, l’ouragan corne.
 
Villages et hameaux geignent au vent du Nord ;
L’humidité flétrit leurs murs de plaques vertes,
La neige les flagelle et la bise les mord,
Les chaumes ravagés font les maisons ouvertes.
 
Les chiens au seuil des cours de ferme sont muets ;
Les chemins recouverts de flaques et de fanges ;
On travaille les lins à nonchalants poignets,
Avec la roue à bras qui ronfle dans les granges.
 
L’Escaut à clapotis rudes fouette son bord.
Dans les bouleaux, plantés en rangée équivoque
Sur les digues, un nid d’oiseau ballotte encor
Un seul — et lentement la bise l’effiloque.
 
Des bruits lointains et sourds sortent des horizons,
Comme des grondements venus du bout des mondes,
Ils passent, tristes vents des funèbres saisons,
Et sonnent le néant dans leurs notes profondes.
 
La terre geint et crie à les subir, les bois
Ont des plaintes d’enfant, des râles et des rages,
À se sentir pliés et domptés sous leur poids,
Dans un cassement sec et brutal de branchages.
 
Ils s’acharnent au ras des champs planes et mous,
Cinglant les nudités scrofuleuses des terres,
La végétation pourrie et leur remous,
Abat sur les chemins les ormes solitaires.
 
Les sapins isolés sont coupés au jarret,
Ou fendus tout du long, en ligne verticale,
Les chênes débranchés — il faut une forêt
Pour résister aux chocs hurleurs de la rafale.
 
Et dans la plaine vide, on ne rencontre plus
Que sur les chemins noirs de poussifs attelages,
Que des voleurs, le soir, le matin, des perclus,
Se traînant mendier de hameaux en villages,
 
Que de maigres troupeaux, rentrant par bataillons,
Sous les soufflets du vent, avec des voix bêlantes,
Que d’énormes corbeaux planants, aux ailes lentes,
Qu’ils agitent dans l’air ainsi que des haillons.
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 27 juillet 2016 à 16h01

Diable-veau vert
--------------------

L’heureux diable-veau vert rit comme une baleine,
Ne craignant ni la pluie, ni le soleil ardent ;
Ses regards amusés, alentour s’étendant,
Parcourent avec joie la colline et la plaine.

Il salue Maître Coq,  trônant sur son clocher ;
S’il va boire en taverne, on lui ouvre une ardoise,
S’il choisit du tissu, c’est quatre sols par toise,
Il a droit aux plus beaux des produits maraîchers.

Je ne peux m’empêcher de sourire à sa vue,
C’est un vrai campagnard, un enfant du terreau,
Il peut manger du foin, l’été, par tombereaux,
Et, très facilement, m’accorde une entrevue.

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