Verhaeren


Les Villes


 
Odeurs de poix, de peaux, d’huiles et de bitumes !
Telle qu’un souvenir lourd de rêves, debout
Dans la fumée énorme et jaune, dans les brumes
Et dans le soir, la ville inextricable bout
Et tord, ainsi que des reptiles noirs, ses rues
Noires, autour des ponts, des docks et des hangars,
Où des feux de pétrole et des torches bourrues,
Comme des gestes fous au long de murs blafards
— Bataille d’ombre et d’or — bougent dans les ténèbres.
Un colossal bruit d’eau roule, les nuits, les jours,
Roule les lents retours et les départs funèbres
De la mer vers la mer et des voiles toujours
Vers les voiles, tandis que d’immenses usines
Indomptables, avec marteaux cassant du fer,
Avec cycles d’acier virant leurs gelasines,
Tordent au bord des quais — tels des membres de chair
Écartelés sur des crochets et sur des roues —
Leurs lanières de peine et leurs volants d’ennui.
 
Au loin, de longs tunnels fumeux, au loin, des boues
Et des gueules d’égout engloutissant la nuit ;
Quand stride un cri qui vient, passe, fuit et s’éraille :
Les trains, voici les trains qui vont broyant les ponts,
Les trains qui vont battant le rail et la ferraille,
Qui vont et vont mangés par les sous-sols profonds
Et revomis, là-bas, vers les gares lointaines,
Les trains soudains, les trains tumultueux, — partis.
 
Sacs de froment, tonneaux de vin, ballots de laine !
Bois des îles tassant vos larges abatis,
Peaux de fauves, avec vos grandes griffes mortes,
Et cornes et sabots de buffle et dents d’aurochs
Et reptiles, rayés d’éclairs, pendus aux portes.
Ô cet orgueil des vieux déserts, vendu par blocs,
Par tas ; vendu ! Ce roux orgueil vaincu de bêtes
Solitaires : oursons d’ébène et tigres d’or,
Poissons des lacs, vautours des monts, lions des crêtes,
Hurleurs du Sahara, hurleurs du Labrador,
Rois de la force errante à travers l’étendue,
Hélas ! Voici pour vous, voici les pavés noirs,
Les camions grinçants sous leurs bâches tendues
Et les ballots et les barils ; voici les soirs
Du Nord, les mornes soirs, obscurs de leur lumière,
Où pourrissent les chairs mortes du vieux soleil.
Voici Londres cuvant, en des brouillards de bière,
Énormément son rêve d’or et son sommeil
Suragité de fièvre et de cauchemars rouges ;
Voici le vieux Londres et son fleuve grandir
Comme un songe dans un songe, voici ses bouges
Et ses chantiers et ses comptoirs s’approfondir
En dédales et se creuser en taupinées,
Et par-dessus, dans l’air de zinc et de nickel,
Flèches, dards, coupoles, beffrois et cheminées,
— Tourments de pierre et d’ombre — éclatés vers le ciel.
 
Soifs de lucre, combat du troc, ardeur de bourse !
Ô mon âme, ces mains en prière vers l’or,
Ces mains monstrueuses vers l’or — et puis la course
Des millions de pas vers le lointain Thabor
De l’or, là-bas, en quelque immensité de rêve,
Immensément debout, immensément en bloc ?
Des voix, des cris, des angoisses, — le jour s’achève,
La nuit revient — des voix, des cris, le heurt, le choc
Des renaissants labeurs, des nouvelles batailles
En tels bureaux menant, de leurs plumes de fer,
À la lueur du gaz qui chauffe les murailles,
La lutte de demain contre la lutte d’hier,
L’or contre l’or et la banque contre la banque...
 
S’anéantir mon âme en ce féroce effort
De tous ; s’y perdre et s’y broyer! Voici la tranque,
La charrue et le fer qui labourent de l’or
En des sillons de fièvre. Ô mon âme éclatée
Et furieuse ! ô mon âme folle de vent
Hagard, mon âme énormément désorbitée,
Salis-toi donc et meurs de ton mépris fervent !
Voici la ville en or des rouges alchimies,
Où te fondre l’esprit en un creuset nouveau
Et t’affoler d’un orage d’antinomies
Si fort qu’il foudroiera ton cœur et ton cerveau !
 

Les Flambeaux noirs, 1891

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