Verlaine

Bonheur, 1891



Après la chose faite, après le coup porté,
Après le joug très dur librement accepté
Et le fardeau plus lourd que le ciel et la terre
Levé d’un dos vraiment et gaîment volontaire,
Après la bonne haine et la chère rancœur,
Le rêve de tenir, implacable vainqueur,
Les ennemis du cœur et de l’âme et les autres,
De voir couler des pleurs plus affreux que les nôtres
De leurs yeux dont on est le Moïse au rocher,
Tout ce train mis en fuite, — et courez le chercher ! —
Alors on est content comme au sortir d’un rêve,
On se retrouve net, clair, simple, on sent que crève
Un abcès de sottise et d’erreur, et voici
Que de l’éternité symbole et raccourci,
Toute une plénitude afflue, aime et s’installe.
L’être palpite entier dans la forme totale,
Et la chair est moins faible et l’esprit est moins prompt ;
Désormais, on le sait, on s’y tient, fleuriront
Le lys du faire pur, celui du chaste dire
Et, si daigne Jésus, la rose du martyre.
Alors on trouve, ô Jésus si lent à vous venger,
Combien doux est le joug et le fardeau léger !
 
Charité ! la plus forte entre toutes les forces,
Tu veux dire, saint piège aux célestes amorces,
Les mains tendres du fort, de l’heureux et du grand
Autour du sort plaintif du faible et du souffrant,
Le regard franc du Riche au Pauvre exempt d’envie
Ou jaloux, et ton nom encore signifie
Quelle douceur choisie et quel droit dévouement,
Et ce tact virginal, et l’ange exactement !
Mais l’ange est innocent ; d’essence bienheureuse,
Il n’a point à passer par notre vie affreuse.
Et toi, Vertu sans pair, presque Une, n’es-tu pas
Humaine en même temps que divine, ici-bas ?
Aussi la conscience a dû pour des fins sûres
Surtout sentir en toi le pardon des injures.
 
Par toi nous devenons semblables à Jésus
Portant sa croix infâme et qui, cloué dessus,
Priait pour ses bourreaux d’Israël et de Rome,
À Jésus qui, du moins, homme avec tout d’un homme,
N’avait, lui, jamais eu de torts de son côté,
Et, par Lui, tu nous fais croire en l’éternité.
 

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