Verlaine

Femmes, 1890


Filles


 
 

I


 
Bonne simple fille des rues
Combien te préférè-je aux grues
 
Qui nous encombrent le trottoir
De leur traîne, mon décrottoir,
 
Poseuses et bêtes poupées
Rien que de chiffons occupées
 
Ou de courses et de paris
Fléaux déchaînés sur Paris !
 
Toi, tu m’es un vrai camarade
Qui la nuit monterait en grade,
 
Et même dans les draps câlins
Garderait des airs masculins,
 
Amante à la bonne franquette,
L’amie à travers la coquette
 
Qu’il te faut bien être un petit
Pour agacer mon appétit.
 
Oui, tu possèdes des manières
Si farceusement garçonnières
 
Qu’on croit presque faire un péché
(Pardonné puisqu’il est caché).
 
Sinon que t’as les fesses blanches
De frais bras ronds et d’amples hanches
 
Et remplaces ce que n’as pas
Par tant d’orthodoxes appas.
 
T’es un copain tant t’es bonne âme,
Tant t’es toujours tout feu, tout flamme
 
S’il s’agit d’obliger les gens
Fût-ce avec tes pauvres argents
 
Jusqu’à doubler ta rude ouvrage,
Jusqu’à mettre du linge en gage !
 
Comme nous t’as eu des malheurs,
Et tes larmes valent nos pleurs
 
Et tes pleurs mêlés à nos larmes
Ont leurs salaces et leurs charmes,
 
Et de cette pitié que tu
Nous portes sort une vertu
 
T’es un frère qu’est une dame
Et qu’est pour le moment ma femme...
 
Bon ! Puis dormons jusqu’à potron-
Minette, en boule et ron, ron, ron !
 
Serre-toi, que je m’acoquine
Le ventre au bas de ton échine
 
Mes genoux emboîtant les tiens,
Tes pieds de gosse entre les miens.
 
Roule ton cul sous ta chemise
Mais laisse ma main que j’ai mise
 
Au chaud sous ton gentil tapis.
Là ! Nous voilà cois, bien tapis.
 
Ce n’est pas la paix, c’est la trêve.
Tu dors ? Oui. Pas de mauvais rêve.
 
Et je somnole en gais frissons,
Le nez pâmé sur tes frissons.
 
 
 

II


 
Et toi, tu me chausses aussi,
Malgré ta manière un peu rude
Qui n’est pas celle d’une prude
Mais d’un virago réussi.
 
Oui, tu me bottes, quoique tu
Gargarises dans ta voix d’homme
Toutes les gammes de rogomme,
Buveuse à coudes rabattus !
 
Ma femme ! Sacré nom de Dieu !
À nous faire perdre la tête
Nous foutre tout le reste en fête
Et, nom de Dieu, le sang en feu.
 
Ton corps dresse, sous le reps noir,
Sans qu’assurément tu nous triches
Une paire de nénais riches
Souples, durs, excitants, faut voir !
 
Et moule un ventre jusqu’au bas
Entre deux friands haut-de-cuisse,
Qui parle de sauce et d’épice
Pour quel poisson de quel repas !
 
Tes bas blancs — et je t’applaudis
De n’arlequiner point des formes —
Nous font ouvrir des yeux énormes
Sur des mollets que rebondis !
 
Ton visage de brune où les
Traces de robustes fatigues
Marquent clairement que tu brigues
Surtout le choc des mieux râblés,
 
Ton regard ficelle et gobeur
Qui sait se mouiller puis qui mouille,
Où toute la godaille grouille
Sans reproche, ô non ! mais sans peur,
 
Toute ta figure — des pieds
Cambrés vers toutes les étreintes
Aux traits crépis, aux mèches teintes,
Par nos longs baisers épiés —
 
Ravigote les roquentins
Et les ci-devant jeunes hommes
Que voilà bientôt que nous sommes,
Nous électrise en vieux pantins,
 
Fait de nous de vrais bacheliers
Empressés auprès de ta croupe
Humant la chair comme une soupe,
Prêts à râler sous tes souliers !
 
Tu nous mets bientôt à quia,
Mais, patiente avec nos restes,
Les accommode, mots et gestes,
En ragoût où de tout y a.
 
Et puis, quoique mauvaise au fond,
Tu nous a de ces indulgences !
Toi, si teigne entre les engeances,
Tu fais tant que les choses vont.
 
Tu nous gobe (ou nous le dis)
Non de te satisfaire, ô goule !
Mais de nous tenir à la coule
D’au moins les trucs les plus gentils.
 
Ces devoirs nous les déchargeons,
Parce qu’au fond tu nous violes,
Quitte à te fiche de nos fioles
Avec de plus jeunes cochons.
 

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