Verlaine

Hombres, 1891


Mille e tre


 
Mes amants n’appartiennent pas aux classes riches :
Ce sont des ouvriers faubouriens ou ruraux,
Leur quinze et leurs vingt ans sans apprêts sont mal chiches
De force assez brutale et de procédés gros.
 
Je les goûte en habits de travail, cotte et veste ;
Ils ne sentent pas l’ambre et fleurent de santé
Pure et simple ; leur marche un peu lourde, va preste
Pourtant, car jeune, et grave en élasticité ;
 
Leurs yeux francs et matois crépitent de malice
Cordiale et des mots naïvement rusés
Partent non sans un gai juron qui les épice
De leur bouche bien fraîche aux solides baisers ;
 
Leur pine vigoureuse et leurs fesses joyeuses
Réjouissent la nuit et ma queue et mon cu ;
Sous la lampe et le petit jour, leurs chairs joyeuses
Ressuscitent mon désir las, jamais vaincu.
 
Cuisses, âmes, mains, tout mon être pêle-mêle,
Mémoire, pieds, cœurs, dos et l’oreille et le nez,
Et la fressure, tout gueule une ritournelle
Et trépigne un chahut dans leurs bras forcenés.
 
Un chahut, une ritournelle, fol et folle,
Et plutôt divins qu’infernals, plus infernals
Que divins, à m’y perdre, et j’y nage et j’y vole,
Dans leur sueur et leur haleine, dans ces bals.
 
Mes deux Charles : l’un jeune tigre aux yeux de chattes,
Sorte d’enfant de chœur grandissant en soudard ;
L’autre, fier gaillard, bel effronté que n’épate
Que ma pente vertigineuse vers son dard.
 
Odilon, un gamin, mais monté comme un homme,
Ses pieds aiment les miens épris de ses orteils
Mieux encor, mais pas plus que de son reste en somme
Adorable drûment, mais ses pieds sans pareils !
 
Caresseurs, satin frais, délicates phalanges
Sous les plantes, autour des chevilles, et sur
La cambrure veineuse, et ces baisers étranges
Si doux, de quatre pieds ayant une âme, sûr !
 
Antoine, encor ? proverbial quant à la queue,
Lui, mon roi triomphal et mon suprême Dieu,
Taraudant tout mon cœur de sa prunelle bleue,
Et tout mon cul de son épouvantable épieu ;
 
Paul, un athlète blond aux pectoraux superbes,
Poitrine blanche aux durs boutons sucés ainsi
Que le bon bout ; François souple comme des gerbes :
Ses jambes de danseur, et beau, son chibre aussi !
 
Auguste qui se fait de jour en jour plus mâle
(Il était bien joli quand ça nous arriva) ;
Jules, un peu putain avec sa beauté pâle ;
Henri, miraculeux conscrits qui, las ! s’en va ;
 
Et vous tous ! à la file ou confondus, en bande
Ou seuls, vision si nette des jours passés,
Passions du présent, futur qui croît et bande,
Chéris sans nombre qui n’êtes jamais assez !
 

1891.

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