Verlaine

Invectives, 1896


Mon apologie


 
Je suis un homme étrange, à ce que l’on me dit :
Aux yeux de quelques-uns pur et simple bandit,
Pur et simple imbécile aux yeux de quelques autres ;
D’autres encor m’ont mis au rang des faux apôtres.
Pourquoi ? D’aucuns enfin au rang des dieux, pourquoi,
Mon Dieu ? Quand je ne suis qu’un bonhomme assez coi,
Somme toute, en dépit de quelque incohérence.
 
Or, j’ai souffert pas mal et joui non moins : rance
Juste milieu, je t’ai toujours mal reniflé,
Malgré tout mon désir de vivre mieux réglé,
Mieux équilibré, comme parlerait un sage
De nos jours après tout sages, selon l’usage
Des jours anciens et futurs.
                                                    Donc, j’ai souffert
Beaucoup et surtout de mon fait, à découvert,
Par exemple, et saignant ainsi que pour l’exemple,
Et scandaleux comme l’ilote. Oui, mais quel ample
Et bon remords me prit, par la grâce de Dieu,
De mes fautes d’antan, presque juste au milieu
De l’expiation de tant de jouissances !
 
Et, dès lors, j’ai vécu de toutes les puissances
Du cœur et de l’esprit bien mûris par l’été
Splendide du bonheur et de l’adversité.
Voilà pourquoi je suis ce qu’on nomme cet homme
Étrange, et qui ne l’est, encore qu’on le nomme
Tel. Au plus un original ; encore, encor ?
Car je ne pose pas dans tel ou tel décor,
Que je sache, et mon geste est d’un complet nature,
Triste ou gai, je concède assez vif, d’aventure,
Quand il sied assez lent par hasard, s’il le faut.
 
Donc, ô mes amis chers, prisez pour ce qu’il vaut
Mon caractère tel qu’il est : tout d’une pièce ?
Non, et je ne crois pas qu’il emporte en l’espèce,
Mais fort peu compliqué ; de bonne foi toujours ?
Non, car je suis un homme et je ne suis pas l’ours
Des solitudes, brave bête un peu farouche,
Mais si franche ! — et je mens parfois, plutôt de bouche
Qu’autrement, mais enfin je mens... au fond si peu !
 
Et oui, j’ai mes défauts, qui n’en a devant Dieu ?
J’ai mes vices aussi, parbleu ! qui n’en a guère
Ou beaucoup ? Mais à la guerre comme à la guerre
Il faut me supporter ainsi, m’aimer ainsi
Plutôt, car j’ai besoin qu’on m’aime.
                                                                    Et puis ceci :
Dieu m’a béni, lui qui punit de main de maître,
Terriblement, et j’ai reconquis tout mon être
Dans le malheur tant mérité, tant médité,
Et c’est ce qui m’a fait meilleur, en vérité,
Que beaucoup d’entre ceux dont si stricte est l’enquête.
 
Mais, Seigneur, gardez-moi de l’orgueil, toujours bête !
 

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