Verlaine

Sagesse, 1880



 

I


 
Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer. Tu vois
Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne,
Et mes pieds offensés que Madeleine baigne
De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
 
De tes péchés, et mes mains ! Et tu vois la croix,
Tu vois les clous, le fiel, l’éponge, et tout t’enseigne
À n’aimer, en ce monde amer où la chair règne,
Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
 
Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,
Ô mon frère en mon Père, ô mon fils en l’Esprit,
Et n’ai-je pas souffert, comme c’était écrit ?
 
N’ai-je pas sangloté ton angoisse suprême
Et n’ai-je pas sué la sueur de tes nuits,
Lamentable ami qui me cherches où je suis ?
   
 
 

II


 
J’ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme.
C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.
Mais vous aimer ! Voyez comme je suis en bas,
Vous dont l’amour toujours monte comme la flamme.
 
Vous, la source de paix que toute soif réclame,
Hélas ! voyez un peu tous mes tristes combats !
Oserai-je adorer la trace de vos pas,
Sur ces genoux saignants d’un rampement infâme ?
 
Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,
Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte,
Mais vous n’avez pas d’ombre, ô vous dont l’amour monte,
 
Ô vous, fontaine calme, amère aux seuls amants
De leur damnation, ô vous, toute lumière,
Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière !
   
 
 

III


 
— Il faut m’aimer ! Je suis l’universel Baiser,
Je suis cette paupière et je suis cette lèvre
Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre
Qui t’agite, c’est moi toujours ! Il faut oser
 
M’aimer ! Oui, mon amour monte sans biaiser
Jusqu’où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,
Et t’emportera, comme un aigle vole un lièvre,
Vers des serpolets qu’un ciel cher vient arroser !
 
Ô ma nuit claire ! ô tes yeux dans mon clair de lune !
Ô ce lit de lumière et d’eau parmi la brune !
Toute cette innocence et tout ce reposoir !
 
Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,
Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,
Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes.
   
 
 

IV


 
— Seigneur, c’est trop ! Vraiment je n’ose. Aimer qui ? Vous ?
Oh ! non ! Je tremble et n’ose. Oh ! vous aimer je n’ose,
Je ne veux pas ! Je suis indigne. Vous, la Rose
Immense des purs vents de l’Amour, ô Vous, tous
 
Les cœurs des saints, ô Vous qui fûtes le Jaloux
D’Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose
Sur la seule fleur d’une innocence mi-close,
Quoi, moi, moi, pouvoir Vous aimer. Êtes-vous fous(*),
 
Père, Fils, Esprit ? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,
Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche
Et n’a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,
 
Vue, ouïe, et dans tout son être — hélas ! dans tout
Son espoir et dans tout son remords, que l’extase
D’une caresse où le seul vieil Adam s’embrase ?
 
________
(*) Saint Augustin.
   
 
 

V


 
— Il faut m’aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,
Je suis l’Adam nouveau qui mange le vieil homme,
Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,
Comme un pauvre rué parmi d’horribles mets.
 
Mon amour est le feu qui dévore à jamais
Toute chair insensée, et l’évapore comme
Un parfum, — et c’est le déluge qui consomme
En son flot tout mauvais germe que je semais,
 
Afin qu’un jour la Croix où je meurs fût dressée
Et que par un miracle effrayant de bonté
Je t’eusse un jour à moi, frémissant et dompté.
 
Aime. Sors de ta nuit. Aime. C’est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m’aimer, moi seul qui suis resté !
   
 
 

VI


 
— Seigneur, j’ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
Je vois, je sens qu’il faut vous aimer. Mais comment
Moi, ceci, me ferais-je, ô Vous, Dieu, votre amant,
Ô Justice que la vertu des bons redoute ?
 
Oui, comment ? Car voici que s’ébranle la voûte
Où mon cœur creusait son ensevelissement
Et que je sens fluer à moi le firmament,
Et je vous dis : de vous à moi quelle est la route ?
 
Tendez-moi votre main, que je puisse lever
Cette chair accroupie et cet esprit malade.
Mais recevoir jamais la céleste accolade,
 
Est-ce possible ? Un jour, pouvoir la retrouver
Dans votre sein, sur votre cœur qui fut le nôtre,
La place où reposa la tête de l’apôtre ?
   
 
 

VII


 
— Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
Et voici. Laisse aller l’ignorance indécise
De ton cœur vers les bras ouverts de mon Église
Comme la guêpe vole au lys épanoui.
 
Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
L’humiliation d’une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d’orgueil ou de reprise
Et m’offre le bouquet d’un repentir choisi.
 
Puis franchement et simplement viens à ma Table
Et je t’y bénirai d’un repas délectable
Auquel l’ange n’aura lui-même qu’assisté,
 
Et tu boiras le Vin de la vigne immuable
Dont la force, dont la douceur, dont la bonté
Feront germer ton sang à l’immortalité.
   
 

*


              *  *
 
Puis, va ! Garde une foi modeste en ce mystère
D’amour par quoi je suis ta chair et ta raison,
Et surtout reviens très souvent dans ma maison,
Pour y participer au Vin qui désaltère,
 
Au Pain sans qui la vie est une trahison,
Pour y prier mon Père et supplier ma Mère
Qu’il te soit accordé, dans l’exil de la terre,
D’être l’agneau sans cris qui donne sa toison,
 
D’être l’enfant vêtu de lin et d’innocence,
D’oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
Enfin, de devenir un peu semblable à moi
 
Qui fus, durant les jours d’Hérode et de Pilate
Et de Judas et de Pierre, pareil à toi
Pour souffrir et mourir d’une mort scélérate !
   
 

*


              *  *
 
Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu’ils sont encor d’ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du cœur, l’amour d’être pauvre, et mes soirs
 
Mystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs
Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice
Éternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse,
Et que sonnent les angélus roses et noirs,
 
En attendant l’assomption dans ma lumière,
L’éveil sans fin dans ma charité coutumière,
La musique de mes louanges à jamais,
 
Et l’extase perpétuelle et la science,
Et d’être en moi parmi l’aimable irradiance
De tes souffrances, enfin miennes, que j’aimais !
   
 
 

VIII


 
— Ah ! Seigneur, qu’ai-je ? Hélas ! me voici tout en larmes
D’une joie extraordinaire : votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois,
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
 
Je ris, je pleure, et c’est comme un appel aux armes
D’un clairon pour des champs de bataille où je vois
Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,
Et ce clairon m’enlève en de fières alarmes.
 
J’ai l’extase et j’ai la terreur d’être choisi.
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah ! quel effort, mais quelle ardeur ! Et me voici
 
Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense
Brouille l’espoir que votre voix me révéla,
Et j’aspire en tremblant...
   
 
 

IX


 
                                              — Pauvre âme, c’est cela !
   

Commentaire (s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
Site Web :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Information requise.   * Cette adresse ne sera pas publiée.
 


Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Βruаnt : À lа Βаstосhе

Hugо : Lе Dоigt dе lа fеmmе

*** : «Lе pаuvrе lаbоurеur...»

Villоn : Βаllаdе [du соnсоurs dе Βlоis]

Grévin : Villаnеsquе

*** : Lе Grаnd Соmbаt dе Lеса соntrе Μаndа pоur lеs bеаuх уеuх dе Саsquе d’Οr

Ρоnсhоn : Smоking

Сrоs : Βаllаdе dе lа ruinе

Hugо : Sаisоn dеs sеmаillеs — Lе Sоir

Jаmmеs : Lе vеnt tristе

☆ ☆ ☆ ☆

Vеrhаеrеn : Un sоir : «Αvес lеs dоigts dе mа tоrturе...»

Hugо : «Jе prеndrаi pаr lа mаin...»

Vеrhаеrеn : Αrt flаmаnd

Villоn : Βаllаdе [du соnсоurs dе Βlоis]

Déguignеt : «С’еst à vоus, mеs éсrits, qu’аuјоurd’hui је m’аdrеssе...»

Ρоnсhоn : Sоnnеt dе l’аmоur sаns phrаsеs

Τоulеt : «Étrаngеr, је sеns bоn...»

Du Βеllау : «Ô qu’hеurеuх еst сеlui qui pеut pаssеr sоn âgе...»

Ρrivаt d’Αnglеmоnt : À Yvоnnе Ρеn-Μооr

Lаfоrguе : Μеttоns lе dоigt sur lа plаiе

Cоmmеntaires récеnts

De Jаdis sur À lа Βаstосhе (Βruаnt)

De Сосhоnfuсius sur Lе Rоssignоl еt lа Grеnоuillе (Rоussеаu)

De Jаdis sur «Jе rêvе dе vеrs dоuх еt d’intimеs rаmаgеs...» (Sаmаin)

De Jаdis sur Lеs Βеrgеrs (Hеrеdiа)

De Сосhоnfuсius sur «Μаintеnаnt qu’un аir dоuх nоus rаmènе un bеаu јоur...» (Viоn Dаlibrау)

De Сосhоnfuсius sur Sоnnеt dе l’аmоur sаns phrаsеs (Ρоnсhоn)

De Νаguèrе sur «Sеs purs оnglеs très hаut dédiаnt lеur оnух...» (Μаllаrmé)

De Vinсеnt sur «Ô qu’hеurеuх еst сеlui qui pеut pаssеr sоn âgе...» (Du Βеllау)

De Εsprit dе сеllе sur Сhаnsоn (Οmbrе du bоis) (Lоuÿs)

De ΒiΒpаtаpоuètе sur «Μоn âmе а sоn sесrеt, mа viе а sоn mуstèrе...» (Αrvеrs)

De Αlbеrtus sur Сhаnsоn : «Ô biеnhеurеuх qui pеut pаssеr sа viе...» (Dеspоrtеs)

De mаl еntеndеur sur Sоnnеt à Μаdаmе Μ.Ν. : «Quаnd, pаr un јоur dе pluiе, un оisеаu dе pаssаgе...» (Μussеt)

De Μеillеur trаduсtеur sur Lе Βоis аmiсаl (Vаlérу)

De Vinсеnt sur «Αfin quе pоur јаmаis...» (Βаïf)

De Εsprit dе сеllе sur «Ô Τоi qui аs еt pоur mèrе еt pоur pèrе...» (Jоdеllе)

De Сurаrе- sur Εl Dеsdiсhаdо (Νеrvаl)

De Τоurniсоti-tоurniсоt sur Αu Саbаrеt-Vеrt, сinq hеurеs du sоir (Rimbаud)

De соmmеntаtеur sur L’Αnсоliе (Sоulаrу)

De tRΟLL sur Lа Βеllе Guеusе (Τristаn L'Hеrmitе)

De Wеndу & ΡеtеrΡаn sur À lа Βrеtаgnе (Сhаpmаn)

De Vinсеnt sur À unе Villе mоrtе (Hеrеdiа)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе