Verlaine

Sagesse, 1880



Or, vous voici promus, petits amis,
Depuis les temps de ma lettre première,
Promus, disais-je, aux fiers emplois promis
À votre thèse, en ces jours de lumière.
 
Vous voici rois de France ! À votre tour !
(Rois à plusieurs d’une France postiche,
Mais rois de fait et non sans quelque amour
D’un trône lourd avec un budget riche.)
 
À l’œuvre, amis petits ! Nous avons droit
De vous y voir, payant de notre poche,
Et d’être un peu réjouis à l’endroit
De votre état sans peur et sans reproche.
 
Sans peur ? Du maître ? Ô le maître, mais c’est
L’Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre,
Total, le peuple, « un âne » fort qui « s’est
Cabré » pour vous, espoir clair, puis fait sombre,
 
Cabré comme une chèvre, c’est le mot.
Et votre bras, saignant jusqu’à l’aisselle,
S’efforce en vain : fort comme Béhémot,
Le monstre tire... et votre peur est telle
 
Que l’âne brait, que le voilà parti
Qui par les dents vous boute cent ruades
En forme de reproche bien senti...
Courez après, frottant vos reins malades !
 
Ô Peuple, nous t’aimons immensément :
N’es-tu donc pas la pauvre âme ignorante
En proie à tout ce qui sait et qui ment ?
N’es-tu donc pas l’immensité souffrante ?
 
La charité nous fait chercher tes maux,
La foi nous guide à travers tes ténèbres.
On t’a rendu semblable aux animaux,
Moins leur candeur, et plein d’instincts funèbres.
 
L’orgueil t’a pris en ce quatre-vingt-neuf,
Nabuchodonosor, et te fait paître,
Âne obstiné, mouton buté, dur bœuf,
Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre !
 
Ô paysan cassé sur tes sillons,
Pâle ouvrier qu’esquinte la machine,
Membres sacrés de Jésus-Christ, allons,
Relevez-vous, honorez votre échine,
 
Portez l’amour qu’il faut à vos bras forts,
Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde,
Respectez-les, fuyez ces chemins tors,
Fermez l’oreille à ce conseil immonde,
 
Redevenez les Français d’autrefois,
Fils de l’Église, et dignes de vos pères !
Ô s’ils savaient ceux-ci sur vos pavois,
Leurs os sueraient de honte aux cimetières.
 
— Vous, nos tyrans minuscules d’un jour
(L’énormité des actes rend les princes
Surtout de souche impure, et malgré cour
Et splendeur et le faste, encor plus minces),
 
Laissez le règne et rentrez dans le rang.
Aussi bien l’heure est proche où la tourmente
Vous va donner des loisirs, et tout blanc
L’avenir flotte avec sa fleur charmante
 
Sur la Bastille absurde où vous teniez
La France aux fers d’un blasphème et d’un schisme,
Et la chronique en de cléments Téniers
Déjà vous peint allant au catéchisme.
 

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