Verlaine

Bonheur, 1891



Seigneur, Vous m’avez laissé vivre
Pour m’éprouver jusqu’à la fin.
Vous châtiez cette chair ivre
Par la douleur et par la faim !
Et Vous permîtes que le diable
Tentât mon âme misérable
Comme l’âme forte de Job,
Puis Vous m’avez envoyé l’ange
Qui gagea le combat étrange
Avec le grand aïeul Jacob
 
Mon enfance, elle fut joyeuse ;
Or, je naquis choyé, béni
Et je crûs, chair insoucieuse,
Jusqu’au temps du trouble infini
Qui nous prend comme une tempête,
Nous poussant comme par la tête
Vers l’abîme et prêts à tomber ;
Quant à moi, puisqu’il faut le dire,
Mes sens affreux et leur délire
Allaient me faire succomber,
 
Quand Vous parûtes, Dieu de grâce
Qui savez tout bien arranger,
Qui Vous mettez bien à la place,
L’auteur et l’ôteur du danger :
Vous me punîtes par moi-même
D’un supplice cru le suprême
(Oui, ma pauvre âme le croyait),
Mais qui n’était au fond rien qu’une
Perche tendue, ô qu’opportune !
À mon salut qui se noyait.
 
Comprises les dures délices,
J’ai marché dans le droit sentier,
Y cueillant sous des cieux propices
Pleine paix et bonheur entier,
Paix de remplir enfin ma tâche,
Bonheur de n’être plus un lâche
Épris des seules voluptés
De l’orgueil et de la luxure,
Et cette fleur, l’extase pure
Des bons projets exécutés.
 
C’est alors que la mort commence
Son œuvre inexpiable ? Non,
Mais qui me saisit de démence
Bien qu’encor criant Votre nom.
L’Ami me meurt, aussi la Mère,
Une rancune plus qu’amère
Me piétine en ce dur moment
Et me cantonne en la misère,
Dans la littérale misère
Du froid et du délaissement !

Tout s’en mêle : la maladie
Vient en aide à l’autre fléau.
Le guignon, comme un incendie
Dans un pays où manque l’eau,
Ravage et dévaste ma vie,
Traînant à sa suite l’envie,
L’ordre, l’infâme trahison,
La sale pitié dérisoire,
Jusqu’à cette rumeur de gloire
Comme une insulte à la raison !

Ces mystères, je les pénètre ;
Ces mystères, je les connais,
Oui, certes, Vous êtes le maître
Dont les rigueurs sont les bienfaits.
Mais, ô Vous, donnez-moi la force,
Donnez, comme à l’arbre l’écorce,
Comme l’instinct à l’animal,
Donnez à ce cœur, votre ouvrage,
Seigneur, la force et le courage
Pour le bien et contre le mal.
 
Mais, hélas ! je ratiocine
Sur mes fautes et mes douleurs,
Espèce de mauvais Racine
Analysant jusqu’à mes pleurs.
Dans ma raison mal assagie,
Je fais de la psychologie
Au lieu d’être un cœur pénitent,
Tout simple et tout aimable, en somme,
Sans plus l’astuce du vieil homme
Et sans plus l’orgueil protestant...
 
Je crois en l’Église romaine,
Catholique, apostolique et
La seule humaine qui nous mène
Au but que Jésus indiquait,
La seule divine qui porte
Notre croix jusques à la porte
Des libres cieux enfin ouverts,
Qui la porte par vos bras même,
Ô grand Crucifié suprême
Donnant pour nous vos maux soufferts.
 
Je crois en la toute-présense,
À la messe, de Jésus-Christ,
Je crois à la toute-puissance
Du Sang que pour nous il offrit
Et qu’il offre au seul Juge encore
Par ce mystère que j’adore
Qui fait qu’un homme vain, menteur,
Pourvu qu’il porte le vrai signe
Qui le consacre entre tous digne,
Puisse créer le Créateur.
 
Je confesse la Vierge unique,
Reine de la neuve Sion,
Portant aux plis de sa tunique
La grâce et l’intercession.
Elle protège l’innocence,
Accueille la résipiscence,
Et, debout quand tous à genoux,
Impêtre le pardon du Père
Pour le pécheur qui désespère...
Mère du fils, priez pour nous !
 

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