Verlaine

Amour, 1888


Un Conte


 

À J.-K. Huysmans


Simplement, comme on verse un parfum sur une flamme
Et comme un soldat répand son sang pour la patrie,
Je voudrais pouvoir mettre mon cœur avec mon âme
Dans un beau cantique à la sainte Vierge Marie.
 
Mais je suis, hélas ! un pauvre pécheur trop indigne,
Ma voix hurlerait parmi le chœur des voix des justes :
Ivre encor du vin amer de la terrestre vigne,
Elle pourrait offenser des oreilles augustes.
 
Il faut un cœur pur comme l’eau qui jaillit des roches,
Il faut qu’un enfant vêtu de lin soit notre emblème,
Qu’un agneau bêlant n’éveille en nous aucuns reproches,
Que l’innocence nous ceigne un brûlant diadème,
 
Il faut tout cela pour oser dire vos louanges,
Ô vous, Vierge Mère, ô vous, Marie Immaculée,
Vous blanche à travers les battements d’ailes des anges,
Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.
 
Du moins je ferai savoir à qui voudra l’entendre
Comment il advint qu’une âme des plus égarées,
Grâce à ces regards cléments de votre gloire tendre,
Revint au bercail des Innocences ignorées.
 
Innocence, ô belle après l’Ignorance inouïe,
Eau claire du cœur après le feu vierge de l’âme,
Paupière de grâce sur la prunelle éblouie,
Désaltèrement du cerf rompu d’amour qui brame !
 
Ce fut un amant dans toute la force du terme :
Il avait connu toute la chair, infâme ou vierge,
Et la profondeur monstrueuse d’un épiderme,
Et le sang d’un cœur, cire vermeille pour son cierge !
 
Ce fut un athée, et qui poussait loin sa logique
Tout en méprisant les fadaises qu’elle autorise,
Et comme un forçat qui remâche une vieille chique
Il aimait le jus flasque de la mécréantise.
 
Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues,
Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières ;
Bon que les amours premières fussent disparues,
Mais cela n’excuse en rien l’excès de ses manières.
 
Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade,
Vous savez de ces provinciaux cent fois plus pires
Qui prennent au sérieux la plus sotte cascade
Sans s’apercevoir, ô leur âme, que tu respires ;
 
Race de théâtre et de boutique dont les vices
Eux-mêmes, avec leur odeur rance et renfermée,
Lèveraient le cœur à des sauvages, leurs complices,
Race de trottoir, race d’égout et de fumée !
 
Enfin un sot, un infatué de ce temps bête
(Dont l’esprit au fond consiste à boire de la bière)
Et par-dessus tout une folle tête inquiète,
Un cœur à tous vents, vraiment mais vilement sincère.
 
Mais sans doute, et moi j’inclinerais fort à le croire,
Dans quelque coin bien discret et sûr de ce cœur même,
Il avait gardé comme qui dirait la mémoire
D’avoir été ces petits enfants que Jésus aime.
 
Avait-il — et c’est vraiment plus vrai que vraisemblable —
Conservé dans le sanctuaire de sa cervelle
Votre nom, Marie, et votre titre vénérable,
Comme un mauvais prêtre ornerait encor sa chapelle ?
 
Ou tout bonnement peut-être qu’il était encore,
Malgré tout son vice et tout son crime et tout le reste,
Cet homme très simple qu’au moins sa candeur décore
En comparaison d’un monde autour que Dieu déteste.
 
Toujours est-il que ce grand pécheur eut des conduites
Folles à ce point d’en devenir trop maladroites,
Si bien que les Tribunaux s’en mirent, — et les suites !
Et le voyez-vous dans la plus étroite des boîtes ?
 
Cellules ! Prisons humanitaires ! Il faut taire
Votre horreur fadasse et ce progrès d’hypocrisie...
Puis il s’attendrit, il réfléchit. Par quel mystère,
Ô Marie, ô vous, de toute éternité choisie ?
 
Puis il se tourna vers votre Fils et vers Sa Mère.
Ô qu’il fut heureux, mais, là, promptement, tout de suite !
Que de larmes, quelle joie, ô Mère ! et pour vous plaire,
Tout de suite aussi le voilà qui bien vite quitte
 
Tout cet appareil d’orgueil et de pauvres malices,
Ce qu’on nomme esprit et ce qu’on nomme La Science,
Et les rires et les sourires où tu te plisses,
Lèvre des petits exégètes de l’incroyance !
 
Et le voilà qui s’agenouille et, bien humble, égrène
Entre ses doigts fiers les grains enflammés du Rosaire,
Implorant de Vous, la Mère, et la Sainte, et la Reine,
L’affranchissement d’être ce charnel, ô misère !
 
Ô qu’il voudrait bien ne plus savoir plus rien du monde
Qu’adorer obscurément la mystique sagesse,
Qu’aimer le cœur de Jésus dans l’extase profonde
De penser à vous en même temps pendant la Messe.
 
Ô faites cela, faites cette grâce à cette âme,
Ô vous, Vierge Mère, ô vous, Marie Immaculée,
Toute en argent parmi l’argent de l’épithalame,
Qui posez vos pieds sur notre terre consolée.
 

Commentaire(s)
Votre commentaire :
Nom : *
eMail : * *
URL :
Commentaire * :
pèRE des miséRablEs : *
* Saisie requise.
* Cette adresse ne sera pas publiée et ne sera utilisée que pour communiquer avec vous en cas de souci.
 

Mon florilège

(Tоuriste)

(Les textes et les auteurs que vous aurez notés apparaîtront dans cette zone.)

Compte lecteur

Se connecter

Créer un compte

Agora

Évаluations récеntes
☆ ☆ ☆ ☆ ☆

Frаnсis Jаmmеs

Τоulеt : «Dеssоus lа соurtinе mоuilléе...»

Du Βеllау : «Qui а nоmbré, quаnd l’аstrе, qui plus luit...»

Μussеt : Соnsеils à unе Ρаrisiеnnе

Rоllinаt : Βаllаdе du саdаvrе

Βеllеаu : Dеsсriptiоn dеs vеndаngеs

Βruаnt : À Μоntpеrnаssе

Βruаnt : À lа Βаstillе

Lаfоrguе : Αvеrtissеmеnt

Fоurеst : Lа Νégrеssе Βlоndе

☆ ☆ ☆ ☆

Ρаtriаt : «Αсhètе qui vоudrа lе Саmеmbеrt trоp dоuх...»

Βаudеlаirе : À unе Ρаssаntе

Βаtаillе : Lе Μоis mоuillé

Βаïf : «Si се n’еst pаs аmоur, quе sеnt dоnquеs mоn сœur ?...»

Βruаnt : Ρhilоsоphе

Siеfеrt : Ρеtit еnfаnt

Οsmоnt : Sоirs d’ехil

Villiеrs dе L’Ιslе-Αdаm : Éblоuissеmеnt

*** : Τаisеz-vоus

Lа Villе dе Μirmоnt : «Ρаr un sоir dе brоuillаrd, еn un fаubоurg du nоrd...»

Cоmmеntaires récеnts

De Сосhоnfuсius sur «Αllеz, mеs vеrs, еnfаnts d’un dеuil tаnt еnnuуеuх...» (Jоdеllе)

De Сосhоnfuсius sur «Αu mоis qu’аmоur еst lе plus еn viguеur...» (Αuvrау)

De Сосhоnfuсius sur Lе Сhrist аuх Οliviеrs (Νеrvаl)

De ΟUSSΕΝΙ sur «Étrаngеr, је sеns bоn...» (Τоulеt)

De piсh24 sur Lе Liоn еt lе Rаt. Lа Соlоmbе еt lа Fоurmi (Lа Fоntаinе)

De Сurаrе- sur Lе Сhênе еt lе Rоsеаu (Lа Fоntаinе)

De Сhristiаn sur Αutоmnе (Αpоllinаirе)

De piсh24 sur Τаisеz-vоus (***)

De piсh24 sur Si tu viеns (Dеlаruе-Μаrdrus)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs sur «Sаns sоupirеr vivrе iсi је n’аi pu...» (Rоnsаrd)

De Сhristiаn sur «L’аutоmnе suit l’été еt lа bеllе vеrdurе...» (Grévin)

De Сurаrе- sur Rеmоntrаnсе à un Ρоètе buvеur d’еаu (Соllеtеt)

De Μаrсеlinе Dеsbоrdеs- sur «Lе pеintrе qui vоudrаit аnimеr un tаblеаu...» (Αubigné)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Lе Ρêсhеur d’éсrеvissеs (Rоllinаt)

De Сhristiаn sur L’Εссlésiаstе (Lесоntе dе Lislе)

De Frеdеriс Ρrоkоsсh sur Lа Ρuсеllе (Vеrlаinе)

De Léо Lаrguiеr sur Léо Lаrguiеr

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur Αnnе, pаr јеu, mе јеtа dе lа nеigе (Μаrоt)

De Jérômе ΤΕRΝYΝСK sur H (Μilоsz)

De XRumеrΤеst sur L’Éсuуèrе (Frаnс-Νоhаin)

De Gаrdiеn dеs Αlbаtrоs sur À Viсtоr Hugо (Νеrvаl)

Plus de commentaires...

Flux RSS...

Ce site

Présеntаtion

Acсuеil

À prоpos

Cоntact

Signaler une errеur

Un pеtit mоt ?

Sоutien

Fаirе un dоn

Librairiе pоétique en lignе