Théophile de Viau


La Maison de Sylvie


 
 

Ode I


 
Pour laisser avant que mourir
Les traits vivants d’une peinture
Qui ne puisse jamais périr
Qu’en la perte de la nature,
Je passe de crayons dorés
Sur les lieux les plus révérés
Où la vertu se réfugie,
Et dont le port me fut ouvert
Pour mettre ma tête à couvert
Quand on brûla mon effigie.
 
Tout le monde a dit qu’Apollon
Favorise qui le réclame,
Et qu’avec l’eau de son vallon
Le savoir peut couler dans l’âme ;
Mais j’étouffe ce vieil abus
Et bannis désormais Phébus
De la bouche de nos poètes :
Tous ses temples sont démolis
Et ses démons ensevelis
Dans des sépultures muettes.
 
Je ne consacre point mes vers
À ces idoles effacées
Qui n’ont été dans l’univers
Qu’un faux objet de nos pensées.
Ces fantômes n’ont plus de lieu :
Tel qu’on dit avoir été dieu
N’était pas seulement un homme
Le premier qui vit l’Éternel
Fut cet imprudent criminel
Qui mordit la fatale pomme.
 
Tous ces dieux de bronze et d’airain
N’ont jamais lancé le tonnerre,
C’est le dard du Dieu souverain
Qui créa le ciel et la terre.
Ah ! que le céleste courroux
Était bien embrasé sur nous
Lorsqu’il fit parler ces oracles,
Et que sans détourner nos pas
Il nous vit courir aux appas
De leurs pernicieux miracles.
 
Satan ne nous fait plus broncher
Dans de si dangereuses toiles ;
Le Dieu que nous allons chercher
Loge plus haut que les étoiles.
Nulle divinité que lui
Ne me peut donner aujourd’hui
Cette flamme ou cette fumée
Dont nos entendements épris
S’efforcent à gagner le prix
Qui mérite la renommée.
 
Après lui je m’en vais louer
Une image de Dieu si belle
Que le Ciel me doit avouer
Du travail que je fais pour elle.
Car après ses sacrés autels
Qui devant leurs feux immortels
Font aussi prosterner les anges,
Nous pouvons sans impiété
Flatter une chaste beauté
Du doux encens de nos louanges.
 
Ainsi sous de modestes vœux
Mes vers promettent à Sylvie
Ce bruit charmeur que les neveux
Nomment une seconde vie.
Que si mes écrits méprisés
Ne peuvent voir autorisés
Les témoignages de sa gloire,
Ces eaux, ces rochers et ces bois
Prendront des âmes et des voix
Pour en conserver la mémoire.
 
Si quelques arbres renommés
D’une adoration profane
Ont été jadis animés
Des sombres regards de Diane,
Si les ruisseaux en murmurant
Allaient autrefois discourant
Au gré d’un faune ou d’une fée,
Et si la masse du rocher
Se laissa quelquefois toucher
Aux chansons que disait Orphée,
 
Quelle dureté peut avoir
L’objet que ma Princesse touche,
Qu’elle ne puisse le pourvoir
Tout aussitôt d’âme et de bouche ?
Dans ses bâtiments orgueilleux,
Dans ses promenoirs merveilleux,
Quelle solidité de marbres
Ne pourront pénétrer ses yeux ?
Quelles fontaines et quels arbres
Ne les estimeront des dieux ?
 
Les plus durs chênes entrouverts
Bien plutôt de gré que de force,
Peindront pour elle de mes vers
Et leurs feuilles et leur écorce,
Et quand ils les auront gravés
Sur leurs fronts les plus relevés,
Je sais que les plus fiers orages
Ne leur oseront pas toucher,
Et pourront plutôt arracher
Leurs racines et leurs ombrages.
 
Je sais que ces miroirs flottants
Où l’objet change tant de place,
Pour elle devenus constants
Auront une fidèle glace,
Et sous un ornement si beau
La surface même de l’eau,
Nonobstant sa délicatesse,
Gardera sûrement encrés
Et mes caractères sacrés
Et les attraits de la Princesse.
 
Mais sa gloire n’a pas besoin
Que mon seul ouvrage en réponde ;
Le ciel a déjà pris le soin
De la peindre par tout le monde :
Ses yeux sont peints dans le Soleil,
L’Aurore dans son teint vermeil
Voit ses autres beautés tracées,
Et rien n’éteindra ses vertus
Que les cieux ne soient abattus
Et les étoiles effacées.
 
 
 

Ode II


 
Un soir que les flots mariniers
Apprêtaient leur molle litière
Aux quatre rouges limoniers
Qui sont au joug de la lumière,
Je penchais mes yeux sur le bord
D’un lit où la Naïade dort
Et regardant pêcher Sylvie
Je voyais battre les poissons
À qui plus tôt perdrait la vie
En l’honneur de ses hameçons.
 
D’une main défendant le bruit
Et de l’autre jetant la ligne
Elle fait qu’abordant la nuit
Le jour plus bellement décline.
Le Soleil craignait d’éclairer
Et craignait de se retirer,
Les étoiles n’osaient paraître,
Les flots n’osaient s’entrepousser,
Le zéphyre n’osait passer,
L’herbe se retenait de croître.
 
Ses yeux jetaient un feu dans l’eau :
Ce feu choque l’eau sans la craindre,
Et l’eau trouve ce feu si beau
Qu’elle ne l’oserait éteindre.
Ces éléments si furieux
Pour le respect de ses beaux yeux
Interrompirent leur querelle,
Et de crainte de la fâcher
Se virent contraints de cacher
Leur inimitié naturelle.
 
Les Tritons en la regardant
À travers leurs vitres liquides,
D’abord à cet objet ardent
Sentent qu’ils ne sont plus humides,
Et par étonnement soudain
Chacun d’eux dans un corps de daim
Cache sa forme dépouillée,
S’étonne de se voir cornu,
Et comment le poil est venu
Dessus son écaille mouillée.
 
Soupirant du cruel affront
Qui de dieux les a fait des bêtes
Et sous les cornes de leur front
A courbé leurs honteuses têtes,
Ils ont abandonné les eaux,
Et dans la rive où les rameaux
Leur ont fait un logis si sombre,
Promenant leurs yeux ébahis,
N’osent plus fier que leur ombre
À l’étang qui les a trahis.
 
On dit que la sœur du Soleil
Eut ce pouvoir sur la nature
Lorsque d’un changement pareil
Actéon quitta sa figure.
Ce que fit sa divine main
Pour punir dans un corps humain
Sa curiosité profane,
S’est fait ici contre les dieux
Qui n’avaient approché leurs yeux
Que des yeux de notre Diane.
 
Ces daims que la honte et la peur
Chassent des murs et des allées,
Maudissent le destin trompeur
Des frontières qu’il leur a volées.
Leur cœur privé d’humidité
Ne peut qu’avec timidité
Voir le ciel ni fouler la terre
Où Sylvie en ses promenoirs
Jette l’éclat de ses yeux noirs
Qui leur font encore la guerre.
 
Ils s’estiment heureux pourtant
De prendre l’air qu’elle respire,
Leur destin n’est que trop content
De voir le jour sous son empire.
La Princesse qui les charma
Alors qu’elle les transforma
Les fit être blancs comme neige,
Et pour consoler leur douleur
Ils reçurent le privilège
De porter toujours sa couleur.
 
Lorsqu’à petits flocons liés
La neige fraîchement venue
Sur de grands tapis déliés
Épanche l’amas de la nue,
Lorsque sur le chemin des cieux
Ses grains serrés et gracieux
N’ont trouvé ni vent ni tonnerre,
Et que sur les premiers coupeaux,
Loin des hommes et des troupeaux,
Ils ont peint les bois et la terre,
 
Quelque vigueur que nous ayons
Contre les esclaves qu’elle darde,
Ils nous blessent, et leurs rayons
Éblouissent qui les regarde.
Tel dedans ce parc ombrageux
Éclate le troupeau neigeux,
Et dans ses vêtements modestes,
Où le front de Sylvie est peint,
Fait briller l’éclat de son teint
À l’envi des neiges célestes.
 
En la saison que le Soleil,
Vaincu du froid et de l’orage,
Laisse tant d’heures au sommeil
Et si peu de temps à l’ouvrage,
La neige, voyant que ces daims
La foulent avec des dédains,
S’irrite de leurs bonds superbes
Et pour affamer ce troupeau,
Par dépit sous un froid manteau
Cache et transit toutes les herbes.
 
Mais le parc pour ses nourrissons
Tient assez de crèches couvertes
Que la neige ni les glaçons
Ne trouveront jamais ouvertes.
Là le plus rigoureux hiver
Ne les saurait jamais priver
Ni de loge ni de pâture :
Ils y trouvent toujours du vert
Qu’un peu de soin met à couvert
Des outrages de la nature.
 
Là les faisans et les perdrix
Y fournissent leurs compagnies
Mieux que les Halles de Paris
Ne les sauraient avoir fournies.
Avec elles voit-on manger
Ce que l’air le plus étranger
Nous peut faire venir de rare,
Des oiseaux venus de si loin
Qu’on y voit imiter le soin
D’un grand Roi qui n’est pas avare.
 
Les animaux les moins privés
Aussi bien que les moins sauvages,
Sont également captivés
Dans ces bois et dans ces rivages.
Le maître d’un lieu si plaisant
De l’hiver le plus malfaisant
Défie toutes les malices :
À l’abondance de son bien
Les éléments ne trouvent rien
Pour lui retrancher ses délices.
 
 
 

Ode III


 
Dans ce parc un vallon secret
Tout voilé de ramages sombres,
Où le Soleil est si discret
Qu’il n’y force jamais les ombres,
Presse d’un cours si diligent
Les flots de deux ruisseaux d’argent
Et donne une fraîcheur si vive
À tous les objets d’alentour,
Que même les martyrs d’amour
Y trouvent leur douleur captive.
 
Un étang dort là tout auprès,
Où ces fontaines violentes
Courent et font du bruit exprès
Pour éveiller ses vagues lentes.
Lui d’un maintien majestueux
Reçoit l’abord impétueux
De ces Naïades vagabondes,
Qui dedans ce large vaisseau
Confondent leur petit ruisseau
Et ne discernent plus ses ondes.
 
Là Mélicerte en un gazon
Frais de l’étang qui l’environne,
Fait aux cygnes une maison
Qui lui sert aussi de couronne.
Si la vague qui bat ses bords
Jamais avecque des trésors
N’arrive à son petit empire,
Au moins les vents et les rochers
N’y font point crier les nochers
Dont ils ont brisé le navire.
 
Là les oiseaux font leurs petits
Et n’ont jamais vu leurs couvées
Soûler les sanglants appétits
Du serpent qui les a trouvées.
Là n’étend point ses plis mortels
Ce monstre de qui tant d’autels
Ont jadis adoré les charmes,
Et qui d’un gosier gémissant
Fait tomber l’âme du passant
Dedans l’embûche de ses larmes.
 
Zéphyr en chasse les chaleurs,
Rien que les cygnes n’y repaissent,
On n’y trouve rien sous les fleurs
Que la fraîcheur dont elles naissent.
Le gazon garde quelquefois
Le bandeau, l’arc et le carquois
De mille Amours qui se dépouillent
À l’ombrage de ses roseaux
Et dans l’humidité des eaux
Trempent leurs jeunes corps qui bouillent.
 
L’étang leur prête sa fraîcheur,
La Naïade leur verse à boire,
Toute l’eau prend de leur blancheur
L’éclat d’une couleur d’ivoire.
On voit là ces nageurs ardents
Dans les ondes qu’ils vont fendant
Faire la guerre aux Néréides,
Qui devant leur teint mieux uni
Cachent leur visage terni
Et leur front tout coupé de rides.
Or’ ensemble, ores dispersés,
 
Ils brillent dans ce crêpe sombre,
Et sous les flots qu’ils ont percés
Laissent évanouir leur ombre.
Parfois dans une claire nuit,
Qui du feu de leurs yeux reluit
Sans aucun ombrage des nues,
Diane quitte son berger
Et s’en va là-dedans nager
Avecque ses étoiles nues.
 
Les ondes qui leur font l’amour
Se refrisent sur leurs épaules
Et font danser tout alentour
L’ombre des roseaux et des saules.
Le dieu de l’eau tout furieux
Haussé pour regarder leurs yeux
Et leur poil qui flotte sur l’onde,
Du premier qu’il voit approcher
Pense voir ce jeune cocher
Qui fit jadis brûler le monde.
 
Et ce pauvre amant langoureux
Dont le feu toujours se rallume
Et de qui les soins amoureux
Ont fait ainsi blanchir la plume,
Ce beau cygne à qui Phaéton
Laissa ce lamentable ton
Témoin d’une amitié si sainte,
Sur le dos son aile élevant
Met ses voiles blanches au vent
Pour chercher l’objet de sa plainte.
 
Ainsi pour flatter son ennui
Il demande au dieu Mélicerte
Si chaque dieu n’est pas celui
Dont il soupire tant la perte,
Et contemplant de tous côtés
La semblance de leurs beautés,
Il sent renouveler sa flamme,
Errant avec de faux plaisirs
Sur les traces des vieux désirs
Que conserve encore son âme.
 
Toujours ce furieux dessein
Entretient ses blessures fraîches,
Et fait venir contre son sein
L’air brûlant et les ondes sèches.
Ces attraits empreints là-dedans
Comme avec des flambeaux ardents,
Lui rendent la peau toute noire :
Ainsi dedans comme dehors
Il lui tient l’esprit et le corps,
La voix, les yeux et la mémoire.
 
 
 

Ode IV


 
Chaste oiseau, que ton amitié
Fut malheureusement suivie !
Sa mort est digne de pitié
Comme ta foi digne d’envie.
Que ce précipité tombeau,
Qui t’en laissa l’objet si beau,
Fut cruel à tes destinées !
Si la mort l’eût laissé vieillir,
Tes passions allaient faillir :
Car tout s’éteint par les années.
 
Mais quoi ! le sort a des revers
Et certains mouvements de haine
Qui demeurent toujours couverts
Aux yeux de la prudence humaine.
Si pour fuir ce repentir
Ton jugement eût pu sentir
Le jour qui vous devait disjoindre,
Tu n’eusses jamais vu ce jour,
Et jamais le trait de l’Amour
Ne se fût mêlé de te poindre.
 
Pour avoir aimé ce garçon
Encore après la sépulture,
Ne crains pas le mauvais soupçon
Qui peut blâmer ton aventure.
Les courages des vertueux
Peuvent d’un vœu respectueux
Aimer toutes beautés sans crime,
Comme, donnant à tes amours
Ce chaste et ce commun discours,
Mon cœur n’a point passé la rime.
 
Certains critiques curieux
En trouvent les mœurs offensées,
Mais leurs soupçons injurieux
Sont les crimes de leurs pensées.
Le dessein de la chasteté
Prend une honnête liberté
Et franchit les sottes limites
Que prescrivent les imposteurs
Qui, sous des robes de docteurs,
Ont des âmes de sodomites.
 
Le Ciel nous donne la beauté
Pour une marque de sa grâce :
C’est par où sa divinité
Marque toujours un peu sa trace.
Tous les objets les mieux formés
Doivent être les mieux aimés,
Si ce n’est qu’une âme maligne,
Esclave d’un corps vicieux,
Combatte les faveurs des cieux
Et démente son origine.
 
Ô que le désir aveuglé
Où l’âme du brutal aspire,
Est loin du mouvement réglé
Dont le cœur vertueux soupire !
Que ce feu que nature a mis
Dans le cœur de deux vrais amis
A des ravissements étranges !
Nature a fondé cet amour :
Ainsi les yeux aiment le jour,
Ainsi le Ciel aime les anges.
 
Ainsi malgré ces tristes bruits
Et leur imposture cruelle,
Tircis et moi goûtons les fruits
D’une amitié chaste et fidèle.
Rien ne sépare nos désirs,
Ni nos ennuis, ni nos plaisirs :
Nos influences enlacées
S’étreignent d’un même lien,
Et mes sentiments ne sont rien
Que le miroir de ses pensées.
 
Certains feux de divinité
Qu’on nommait autrefois génies,
D’une invisible affinité
Tiennent nos fortunes unies.
Quelque visage différent,
Quelque divers sort apparent
Qui se lise en nos aventures,
Sa raison et son amitié
Prennent aujourd’hui la moitié
De ma honte et de mes injures.
 
Lorsque d’un si subit effroi
Les plus noirs enfants de l’envie,
Au milieu des faveurs du Roi
Osèrent menacer ma vie,
Et que pour me voir opprimé
Le Parlement même, animé
Des rapports de la calomnie,
Sans pitié me vit combattu
De la secrète tyrannie
Des ennemis de ma vertu,
 
Tircis avecque trop de foi
M’assura comme il est unique
À qui l’astre luisant sur moi
De tous mes destins communique.
Il n’eut pas disposé son cours
À commencer les tristes jours
Dont je souffre encore l’orage,
Qu’il s’en vint sous un froid sommeil
De tout ce funeste appareil
À Damon faire voir l’image.
 
Tircis outré de mes douleurs,
Me redit ce songe effroyable
Qu’un long train de tant de malheurs
Rendent dorénavant aimable.
D’un long soupir qui devança
La première voix qu’il poussa
Pour prédire mon aventure,
Je sentis mon sang se geler,
Et comme autour de moi voler
L’ombre de ma douleur future.
 
 
 

Ode V


 
« Damon, dit-il, j’étais au lit,
Goûtant ce que les nuits nous versent
Lorsque le somme ensevelit
Les soins du jour qui nous traversent,
Au milieu d’un profond repos
Où nul regard ni nul propos
N’abusait de ma fantaisie,
Une froide et noire vapeur
Me transit l’âme d’une peur
Qui la tient encore saisie.
 
Jamais que lors notre amitié
N’avait mis mon cœur à la gêne,
Tu me fis lors plus de pitié
Que Philis ne me fait de peine.
Cet effroyable souvenir
Me vient encore entretenir,
Et me redonne les alarmes
Du spectacle plus ennemi
Qui jamais d’un œil endormi
A pu faire couler des larmes.
 
Je ne sais si le feu d’amour
Qui n’abandonne point mon âme,
Au défaut des rayons du jour
Ouvrit lors mes yeux de sa flamme.
Combien que dans ce froid sommeil
La visible ardeur du Soleil
Se fût du tout évanouie,
Je crus qu’en cette fiction
J’avais libre la fonction
De ma vue et de mon ouïe.
 
Un grand fantôme souterrain
Sortant de l’infernale fosse,
Enroué comme de l’airain
Où roulerait une carrosse,
D’un abord qui me menaçait
Et d’un regard qui me blessait,
Dressant vers moi ses pas funèbres,
Fier des commissions du sort,
Me dit trois fois : « Damon est mort »,
Puis se perdit dans les ténèbres.
 
Sans doute que leurs vérités,
Plus puissantes que leurs mensonges,
Touchent plus fort nos facultés
Et nous impriment mieux les songes,
Je retins si bien ses accents,
Et son image dans mes sens
Demeura tellement empreinte,
Que ton corps mort entre mes bras
Et ton sang versé dans mes draps
Ne m’eussent pas fait plus de crainte.
 
Après, d’une autre illusion
Réfléchissant sur ma pensée,
Et songeant à la vision,
Qui s’était fraîchement passée,
Je songeais qu’encore on doutait
En quel état Damon était,
Et comme, au fort de la lumière
Où les objets sont éclaircis,
Je condamnais les faux soucis
De mon illusion première.
 
Mais dans ce doute un messager,
Qui portait les couleurs des Parques,
Me vint de ce fatal danger
Rafraîchir les funestes marques :
Un garçon habillé de deuil,
Qui semblait sortir du cercueil,
Ouvrant les rideaux de ma couche,
Me crie : « On a tué Damon »,
Mais d’un accent que le démon
N’avait pas été plus farouche.
 
Morphée à ce second assaut,
Ôtant ses fers à ma paupière,
Me réveilla tout en sursaut,
Et me laissa voir la lumière.
Je me levai déshabillé,
Plus transi, plus froid, plus mouillé
Que si j’étais sorti de l’onde :
C’était au point que l’Occident
Laisse sortir le char ardent
Où roule le flambeau du monde.
 
Cherchant du soulas par mes yeux,
Je mets la tête à la fenêtre,
Et regarde un peu dans les cieux
Le jour qui ne faisait que naître.
Et combien que ce songe-là
Dans mon sang que la peur gela
Laissât encore ses images,
Je me rassure et me rendors,
Croyant que les vapeurs du corps
Avaient enfanté ces nuages.
 
Le sommeil ne m’eut pas repris
Que, songeant encore à ta vie,
Tu vins rassurer mes esprits
Qu’on ne te l’avait point ravie.
« Il est vrai, Tircis, me dis-tu,
Qu’on en veut bien à ma vertu ».
Là je te vis dans une émeute
Avancer l’épée à la main
Vers un portail qui chut soudain
Et qui t’accabla de sa chute.
 
De là, ce songe en mon cerveau
Poursuivant toujours son idée,
Je te vis suivre en un tombeau
Par une foule débordée.
Les juges y tenaient leur rang,
L’un d’entre eux épancha du sang
Qui me jaillit contre la face.
Là tout mon songe s’acheva,
Et ton pauvre ami se leva
Noyé d’une sueur de glace. »
 
Cher Tircis, lorsque mon esprit
D’une souvenance importune
Repense au destin qui t’apprit
Les secrets de mon infortune,
Lorsque je suis le moins troublé,
Tout mon espoir est accablé
De la tempête inévitable
Dont me bat le courroux divin,
Et voici comment son devin
A rendu ta voix véritable.
 
Ce songe du fatal secret
Où ma première mort fut peinte,
Prédisait le cruel décret
Dont ma liberté fut éteinte.
Ce garçon aux vêtements noirs
Qui semblait sortir des manoirs
Qui ne s’ouvrent qu’à la magie,
Lorsqu’il parla de mon tombeau
Prédisait l’infâme flambeau
Qui consuma mon effigie.
 
Tircis encore à l’autre fois
Que cette vision suivie,
Par mes regards et par ma voix
L’assura que j’étais en vie,
Se doit assez ressouvenir
Du souci qui le fit venir
Où j’avais commencé ma fuite,
Lorsque sa voix moins que ses pleurs
Me dit ce songe de malheurs
Dont j’attends encore la suite.
 
Ce songe avec autant de foi
Lui fit voir l’épée et la porte,
Et le peuple alentour de moi
Comme d’une personne morte :
Quand mes faibles bras alarmés
À cinquante voleurs armés
Voulurent présenter l’épée,
Je chus sous un portail ouvert,
Et fus saisi dans le couvert
Où ma bonne foi fut trompée.
 
Soudain le sieur de Commartin
Qui porte des habits funèbres,
Me fit serrer à Saint-Quentin
Entre les fers et les ténèbres.
Depuis, toujours tout enchaîné,
Soixante archers m’ont amené
Par les bruits de la populace,
Dedans ces ténébreux manoirs
Où ce sang et les juges noirs
M’avaient déjà marqué la place.
 
 
 

Ode VI


 
Ainsi prophétisa Tircis
Les malheurs que toute une année
Par des accidents si précis
A fait choir sur ma destinée ;
La furie de mon destin
Lui parut au même matin
Qu’elle répandit sa bruine,
Car le décret du Parlement
Se donnait au même moment,
Que Tircis songeait ma ruine.
 
Mon innocence et ma raison
Pour échapper à leur colère
Appelèrent de ma prison
À l’autel d’un dieu tutélaire.
C’est où je trouvai mon support,
C’est où Tircis courut d’abord
Prédire et consoler ma peine.
Nous étions lors tous deux couverts
De ces arbres pour qui mes vers
Ouvrent si justement ma veine.
 
Nous étions dans un cabinet
Enceint de fontaines et d’arbres,
Son meuble est si clair et si net
Que l’émail est moins que les marbres.
Celui qui l’a fait si poli
Semble avoir jadis démoli
Le grand palais de la lumière,
Et pillant son riche pourpris,
De tout ce glorieux débris
Avoir là porté la matière.
 
Pour conserver son ornement
Le Soleil le lave et l’essuie,
Car c’est le Soleil seulement
Qui fait le beau temps et la pluie ;
Flore y met tant de belles fleurs
Que l’Aurore ne peut sans pleurs
Voir leur éclat qui la surmonte :
C’est à cause de cet affront
Qu’elle montre si peu son front
Et qu’on la voit rougir de honte.
 
L’odeur de ces fleurs passerait
Le musc de Rome et de Castille,
Et la terre s’offenserait
Qu’on y brûlât de la pastille.
Le garçon qui se consuma
Dans les ondes qu’il alluma,
Voit là tous ses appas renaître,
Et ravi d’un objet si beau,
Il admire que son tombeau
Lui conserve encore son être.
 
La Nymphe qui lui fait la cour
Le voit là tous les ans revivre,
Car son opiniâtre amour
La contraint encore à le suivre.
Là le Ciel semble avoir pitié
Des longs maux de son amitié,
Et permet parfois au Zéphyre
De la mener à son amant,
Qui respire insensiblement
L’air des flammes qu’elle soupire.
 
Écho dedans un si beau feu,
Jalouse que le Ciel la voie,
Est invisible et parle peu,
De respect, de honte et de joie.
Ainsi mes esprits transportés
Se trouvent tout déconcertés
Quand une beauté me regarde,
Et mon discours le moins suspect
Trouve toujours ou le respect
Ou la honte qui le retarde.
 
Quand je vois partir les regards
Des superbes yeux de Caliste,
Qui sont autant de coups de dards
Où nulle qu’elle ne résiste,
Le témoin le plus assuré,
Qui de mon esprit égaré
Montre la passion confuse,
C’est que je ne saurais comment
Le prier d’un mot seulement
Que sa voix ne me le refuse.
 
Je suivrais l’importun désir
Qui m’en parle toujours dans l’âme,
Et prendrais ici le loisir
De parler un peu de ma flamme ;
Mais l’entreprise du tableau
Qui par un cabinet si beau
Commence à promener la Muse,
Me tient dans ce parc enchanté
Où le printemps le plus hâté
Toujours cinq ou six mois s’amuse.
 
Quand le Ciel lassé d’endurer
Les insolences de Borée
L’a contraint de se retirer
Loin de la campagne azurée,
Que les Zéphyres rappelés
Des ruisseaux à demi gelés
Ont rompu les écorces dures,
Et d’un souffle vif et serein
Du céleste palais d’airain
Ont chassé toutes les ordures,
 
Les rayons du jour égarés
Parmi des ombres incertaines
Éparpillent leurs feux dorés
Dessus l’azur de ces fontaines.
Son or dedans l’eau confondu,
Avecque ce cristal fondu
Mêle son teint et sa nature,
Et sème son éclat mouvant
Comme la branche au gré du vent
Efface et marque sa peinture.
 
Zéphyre jaloux du Soleil
Qui paraît si beau sur les ondes,
Traverse ainsi l’état vermeil
De ces allées vagabondes ;
Ainsi ces amoureux Zéphyrs
De leurs nerfs qui sont leurs soupirs
Renforçant leurs secousses fraîches,
Détournent toujours ce flambeau
Et pour cacher le front de l’eau
Jettent au moins des feuilles sèches.
 
L’eau qui fuit en les retardant,
Orgueilleuse de leur querelle,
Rit et s’échappe cependant
Qu’ils sont à disputer pour elle,
Et pour prix de tous leurs efforts,
Laissant les âmes sur les bords
De cette fontaine superbe,
Dissipent toutes leurs chaleurs
À conserver l’état des fleurs
Et la molle fraîcheur de l’herbe.
 
C’est où se couche Palémon
Qui triomphe de leur maîtresse,
Et plein d’écume et de limon,
Quand il veut reçoit sa caresse.
Ainsi naguère deux bergers
Ont couru les sanglants dangers
Que l’honneur a mis à l’épée,
Et par un malheur mutuel
Laissent vainqueur de leur duel
Un vilain qui plut à Napée.
 
 
 

Ode VII


 
Le plus superbe ameublement
Dont le séjour des rois éclate,
L’or semé prodigalement
Sur la soie et sur l’écarlate,
N’eurent jamais rien de pareil
Aux teintures dont le Soleil
Couvre les petits flots de verre.
Quelle couleur peut plaire mieux
Que celle qui contraint les cieux
De faire l’amour avec la terre ?
 
Ce cabinet toujours couvert
D’une large et haute tenture,
Prend son ameublement tout vert
Des propres mains de la Nature,
D’elle de qui le juste soin
Étend ses charités si loin,
Et dont la richesse féconde
Paraît si claire en chaque lieu
Que la providence de Dieu
L’établit pour nourrir le monde.
 
Tous les blés elle les produit ;
Le cep ne vit que de sa force,
Elle en fait le pampre et le fruit
Et les racines et l’écorce.
Elle donne le mouvement
Et le siège à chaque élément,
Et selon que Dieu l’autorise,
Notre destin pend de ses mains,
Et l’influence des humains
Ou leur nuit ou les favorise.
 
Elle a mis toute sa bonté
Et son savoir et sa richesse
Et les trésors de sa beauté
Sur le Duc et sur la Duchesse.
Elle a fait les heureux accords
Qui joignent leur âme et leur corps.
Bref, c’est elle aussi qui marie
Les Zéphyres avec nos fleurs,
Et qui fait de tant de couleurs
Tous les ans leur tapisserie.
 
Avec les naturels appas
Dont ce beau cabinet se pare,
La musique ne manque pas
D’y fournir ce qu’elle a de rare.
Ces chantres si tôt éveillés
Qui dorment toujours habillés,
Quand l’Aurore les vient semondre
Lui donnent un si doux salut
Que Saint-Amant avec son luth
Aurait peine de les confondre.
 
Quand la Princesse y fait séjour,
Ces oiseaux pensent que l’Aurore,
À dessein d’y tenir sa cour,
A quitté les rives du More.
Un saint désir de l’approcher
Les anime et les fait pencher
Des branches qui lui font ombrage,
Et devant ces divinités
Leurs innocentes libertés
Ne craignent rien qui les outrage.
 
Leurs cœurs se laissent dérober,
Insensiblement ils s’oublient,
Et des rameaux qu’ils font courber
Quelquefois leurs pieds se délient ;
Leur petit corps précipité
Se fie en la légèreté
De la plume qui le retarde ;
Ils planent sur les ailerons
Et volent aux environs
De Sylvie qui les regarde.
 
Quand elle écoute leurs chansons,
Leur vaine gloire s’étudie
À réciter quelques leçons
De leur plus douce mélodie.
Chacun d’eux se trouve ravi,
Ils étalent tous à l’envi
Leur trésor caché sous la plume,
Et ces remèdes si plaisants
Qui des soucis les plus cuisants
Détrempent toute l’amertume.
 
Comme les chantres quelquefois,
D’une complaisance ignorante,
Mignardant et l’œil et la voix
Devant les beaux yeux d’Amarante,
Leur plaisir et leur vanité
Fait qu’avec importunité
Ils nous prodiguent leurs merveilles,
Et qu’ils chantent si longuement
Que leur concert le plus charmant
Lasse l’esprit et les oreilles,
 
Ainsi l’entretien d’un rimeur
Enflé des arts et des sciences,
Lorsqu’il se trouve en bonne humeur
Vient à bout de nos patiences,
Et sans qu’on puisse rebuter
Cet instinct de persécuter
Que leur inspire le génie,
Il faut à force de parler
Que leur poumon las de souffler
Fasse paix à la compagnie,
 
Ainsi ces oiseaux s’attachant
Au dessein de plaire à Sylvie,
Dans les longs efforts de leurs chants
Semblent vouloir laisser la vie ;
Leur gosier sans cesse mouvant
Étourdit les eaux et le vent,
Et vaincu de sa violence,
Quoiqu’il veuille se retenir,
Il peut à peine revenir
À la liberté du silence.
 
Comme ils tâchent à qui mieux mieux
De faire agréer leur hommage,
Leur zèle rend presque odieux
Le tumulte de leur ramage.
Leur bruit est ce bruit de Paris
Lorsqu’une voix de tant de cris
Bénit le Roi parmi les rues
Qu’on le fâche en le bénissant,
Et l’air éclate d’un accent
Qui semble avoir crevé les nues.
 
 
 

Ode VIII


 
Sur tous le Rossignol outré
Dans son âme encore altérée
N’a jamais pu dire à son gré
Les affronts que lui fit Térée.
Ses poumons sans cesse enflammés
Sont ses vieux soupirs ranimés,
Et ce peu d’esprit qui lui reste
N’est qu’un souvenir éternel
De maudire son criminel
Et l’appeler toujours inceste.
 
Ce petit oiseau tout penché
Où la Princesse se présente,
Craint d’avoir le gosier bouché,
Le bec clos, la langue pesante,
Et cependant qu’il peut jouir
Du bonheur de se faire ouïr,
Lui raconte son aventure,
Et gazouille soir et matin
Sur les caprices du destin
Qui lui fit changer de nature.
 
Il a de si divers accès
Dans le long récit de sa honte
Qu’on aura fini mon procès
Quand il aura fini son conte.
Les morts gisants sous Pélion,
Toutes les cendres d’Ilion
N’ont point donné tant de matière
De faire des plaintes aux cieux
Que cet oiseau malicieux
En vomit sur son cimetière.
 
Ce plaisir reste à son malheur
Que sa voix qui daigne le suivre
Afin de venger sa douleur
La fait continuer de vivre.
Il ne fait pas bon irriter
Celui qui sait si bien chanter ;
Car l’artifice de l’envie
Ne saurait trouver un tombeau
D’où son esprit toujours plus beau
Ne revienne encore à la vie.
 
La cendre de son monument,
Malgré les races ennemies,
Fait revivre éternellement
Son mérite et leurs infamies.
Les vers flatteurs et médisants
Trouvent toujours des partisans :
Le pinceau d’un faiseur de rimes,
S’il est adroit aux fictions,
Aux plus sincères actions
Sait donner la couleur des crimes.
 
Dieux ! que c’est un contentement
Bien doux à la raison humaine
Que d’exhaler si doucement
La douleur que nous fait la haine !
Un brutal qu’on va poursuivant
Dans des soupirs d’air et de vent
Cherche une honteuse allégeance,
Mais la douleur des bons esprits
Qui laisse des soupirs écrits
Guérit avecque la vengeance.
 
Aujourd’hui dans les durs soucis
Du malheur qui me bat sans cesse,
Si mes sens n’étaient adoucis
Par le respect de la Princesse,
J’écrirais avecque du fiel
Les adversités dont le Ciel
Souffre que les méchants me troublent,
Et quand mes maux m’accableraient
Mes injures redoubleraient
Comme leurs cruautés redoublent.
 
Peut-être les sanglants auteurs
De tant et de si longs outrages,
Ces infâmes persécuteurs
Verront mourir leurs vieilles rages ;
Et si ma fortune à son tour
Permet que je me venge un jour,
N’ai-je point une encre assez noire
Et dans ma plume assez de traits
Pour les peindre dans ces portraits
Qui font horreur à la mémoire ?
 
Mais ici mes vers glorieux
D’un objet plus beau que les anges,
Laissent ce soin injurieux
Pour s’occuper à des louanges.
Puisque l’horreur de la prison
Nous laisse encore la raison,
Muses, laissons passer l’orage.
Donnons plutôt notre entretien
À louer qui nous fait du bien
Qu’à maudire qui nous outrage.
 
Et mon esprit voluptueux
Souvent pardonne par faiblesse,
Et comme font les vertueux
Ne s’aigrit que quand on le blesse.
Encore dans ces lieux d’horreur
Je ne sais quelle molle erreur
Parmi tous ces objets funèbres
Me tire toujours au plaisir,
Et mon œil qui suit mon désir
Voit Chantilly dans ces ténèbres.
 
Au travers de ma noire tour
Mon âme a des rayons qui percent
Dans ce parc que les yeux du jour
Si difficilement traversent,
Mes sens en ont tout le tableau,
Je sens les fleurs au bord de l’eau,
Je prends le frais qui les humecte,
La Princesse s’y vient assoir,
Je vois comme elle y va le soir
Que le jour fuit et la respecte.
 
Les oiseaux n’y font plus de bruit,
Le seul roi de leur harmonie
Qui touche un luth en pleine nuit
Demeure en notre compagnie ;
Et laissant ses vieilles douleurs
Dans la lumière et les chaleurs
Que la fuite du jour emporte,
Il concerte si sagement
Qu’il semble que le jugement
Lui forme des airs de la sorte.
 
 
 

Ode IX


 
« Moi qui chante soir et matin
Dans le cabinet de l’Aurore,
Où je vois ce riche butin
Qu’elle prend au rivage More,
L’or, les perles et les rubis
Dont ses flammes et ses habits
Ont jadis marqué la Cigale,
Et tout ce superbe appareil
Qu’elle dérobait au Soleil
Pour se faire aimer à Céphale,
 
Je vis un jour ensevelis
Devant la reine d’Amathonte
Tous les œillets et tous les lys
Que la terre cachait de honte,
Car je chantai l’hymne du prix
Qui fit voir que devant Cypris
Toute autre beauté comparée
Si peu les siennes égalait
Qu’un enfant connut qu’il fallait
Lui donner la pomme dorée.
 
Tous les jours la reine des bois
Devant mes yeux passe et repasse,
Et souvent pour ouïr ma voix
Se détourne un peu de la chasse ;
Souvent qu’elle se va baigner
Où rien ne l’ose accompagner
Que ses Dryades vagabondes,
J’ai tout seul cette privauté
De voir l’éclat de sa beauté
Dans l’habit de l’air et de l’onde.
 
Mais j’atteste l’air et les cieux
Dont je tiens la voix et la vie,
Que mon jugement et mes yeux
Aiment mieux mille fois Sylvie.
Un de ses regards seulement
Qui partent si nonchalamment,
Donne à mes chansons tant d’amorce
Et de si douces vanités
Que les autres divinités
N’en jouissent plus que de force.
 
Si mes airs cent fois récités
Comme l’ambition me presse,
Mêlent tant de diversités
Aux chansons que je vous adresse,
C’est que ma voix cherche des traits
Pour un chacun de vos attraits ;
Mais c’est en vain qu’elle se pique
De satisfaire à tous vœux,
Car le moindre de vos cheveux
Peut tarir toute ma musique.
 
Quand ma voix qui peut tout ravir
Réussirait à vous complaire,
Le soin que j’ai de vous servir
Tâche en vain de me satisfaire ;
Je crois que mes airs innocents
Au lieu d’avoir flatté vos sens
Leur ont donné de la tristesse,
Et que mes accents enroués
Au lieu de les avoir loués
Ont choqué leur délicatesse.
 
Quand la nuit vous ôte d’ici
Et que ses ombres coutumières
Laissent ce cabinet noirci
De l’absence de vos lumières,
Aussitôt j’ois que le Zéphyr
Me demande avec un soupir
Ce que vous êtes devenue,
Et l’eau me dit en murmurant
Que je ne suis qu’un ignorant
De vous avoir si peu tenue.
 
Ô Zéphyres ! ô chères eaux !
Ne m’en imputez point l’injure :
J’ai chanté tous les airs nouveaux
Que m’apprit autrefois Mercure ;
Mais que ma voix dorénavant
N’approche ni ruisseau ni vent,
Que l’air ne porte plus mes ailes,
Si dans le printemps à venir
Je n’ai de quoi l’entretenir
De dix mille chansons nouvelles. »
 
Ainsi finit ses tons charmeurs
L’oiseau dont le gosier mobile
Souffle toujours à nos humeurs
De quoi faire mourir la bile,
Et brûlant après son dessein,
Il ramasse dedans son sein
Le doux charme des voix humaines,
La musique des instruments
Et les paisibles roulements
Du beau cristal de nos fontaines.
 
Comme en la terre et par le ciel
De petites mouches errantes
Mêlent pour composer leur miel
Mille matières différentes,
Formant ses airs qui sont ses fruits,
L’oiseau digère mille bruits
En une seule mélodie.
Et selon le temps de sa voix,
Tous les ans le parc une fois
Le reçoit et le congédie.
 
 
 

Ode X


 
Rossignol, c’est assez chanté,
Ce parc est désormais trop sombre,
Je trouve Apollon rebuté
D’écrire si longtemps à l’ombre.
Ces lieux si beaux et si divers
Méritent chacun tous les vers
Que je dois à tout le volume ;
Mais je sens croître mon sujet,
Et toujours un plus grand objet
Se vient présenter à ma plume.
 
Je sais qu’un seul rayon du jour
Mériterait toute ma peine,
Et que ces étangs d’alentour
Pourraient bien engloutir ma veine ;
Une goutte d’eau, une fleur,
Chaque feuille et chaque couleur
Dont nature a marqué ces marbres,
Mérite tout un livre à part,
Aussi bien que chaque regard
Dont Sylvie a touché ces arbres.
 
Mais les myrtes et les lauriers
De tant de beautés de sa race
Et de tant de fameux guerriers
Me demandent déjà leur place.
Saints rameaux de Mars et d’Amour,
En quel si reculé séjour
Vous plaît-il que je vous apporte ?
C’est pour vous, immortels rameaux,
Que j’abandonne ces ormeaux
Et foule aux pieds leur feuille morte.
 
Pour vous je laisse auprès de moi
Une loge aujourd’hui déserte,
Que jadis pour l’amour d’un roi
Ces arbres ont ainsi couverte.
Sous ce toit loin des courtisans
De qui les soupçons médisants
N’ont jamais appris à se taire,
Alcandre a mille fois goûté
Ce qu’un prince a de volupté
Quand il trouve un lieu solitaire.
 
Je dirais les secrets moments
Des faveurs, des feintes malices
Dont le caprice des amants
Forme leur plainte et leurs délices ;
Mais si l’œil de Sylvie un jour
De cette lecture d’amour
Avait surpris son innocence,
Ma prison me serait trop peu,
Lors faudrait-il dresser le feu
Dont on veut punir ma licence.
 
Suivant le vertueux sentier
Où mon juste dessein m’attire,
Je laisse à gauche ce quartier
Pour le Faune et pour le Satyre ;
Or quelque si pressant dessein
Qui m’enflamme aujourd’hui le sein,
Quelque vanité qui m’appelle,
Ce serait un péché mortel
Si je ne visitais l’autel
Étant si près de la chapelle.
 
Que ces arbres sont bien ornés !
Je suis ravi quand je contemple
Que ces promenoirs sont bornés
Des sacrés murs d’un petit temple.
Ici loge le Roi des Rois :
C’est ce Dieu qui porta la Croix
Et qui fit à ces bois funèbres
Attacher ses pieds et ses mains
Pour délivrer tous les humains
Du feu qui vit dans les ténèbres.
 
Son Esprit par tout se mouvant
Fait tout vivre et mourir au monde.
Il arrête et pousse le vent,
Et le flux et reflux de l’onde,
Il ôte et donne le sommeil,
Il montre et cache le Soleil.
Notre force et notre industrie
Sont de l’ouvrage de ses mains,
Et c’est de lui que les humains
Tiennent race et biens et patrie.
 
Il a fait le tout du néant,
Tous les anges lui font hommage,
Et le nain comme le géant
Porte sa glorieuse image ;
Il fait au corps de l’univers
Et le sexe et l’âge divers ;
Devant lui c’est une peinture
Que le ciel et chaque élément,
Il peut d’un trait d’œil seulement
Effacer toute la nature.
 
Tous les siècles lui sont présents,
Et sa grandeur non mesurée
Fait des minutes et des ans
Même trace et même durée.
Son Esprit partout épandu,
Jusqu’en nos âmes descendu,
Voit naître toutes nos pensées ;
Même en dormant nos visions
N’ont jamais eu d’illusions
Qu’il n’ait auparavant tracées.
 
Ici, Muses, à deux genoux
Implorons sa divine grâce
D’imprimer toujours devant nous
Les marques d’une heureuse trace :
C’est elle qui nous doit guider
Depuis celui qui vint fonder
La première Croix dans la France
Jusqu’à sa race qui promet
De la planter chez Mahomet
Avec la pointe de sa lance.
 
C’est où mon esprit enchaîné
Goûtera par un long étude
L’aise que prend mon cœur bien né
Quand il combat l’ingratitude ;
Et si j’ai bien loué les eaux,
Les ombres, les fleurs, les oiseaux
Qui ne songent point à me plaire,
Lysis qui songe à mon ennui
Verra sur sa race et sur lui
Ma reconnaissance exemplaire.
 
Il faudrait que ce devancier,
Le plus vieux que je veux produire,
Eût bien enrouillé son acier
Si je ne le faisais reluire ;
Mais les livres et les discours
Ont si bien conservé le cours
De cette véritable gloire,
Que je ferai de mauvais vers
Si vos titres les plus couverts
Ne font éclat en la mémoire.
 

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