Villiers de L’Isle-Adam


                            IV             

 
Au bord de la mer


 
Au sortir de ce bal, nous suivîmes les grèves ;
Vers le toit d’un exil, au hasard du chemin,
Nous allions : une fleur se fanait dans sa main ;
C’était par un minuit d’étoiles et de rêves.
 
Dans l’ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés.
Vers les lointains d’opale et d’or, sur l’Atlantique,
L’outre-mer épandait sa lumière mystique ;
Les algues parfumaient les espaces glacés ;
 
Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière !
Et les nappes de l’onde aux volutes sans frein
Écumaient, lourdement, contre les rocs d’airain.
Sur la dune brillaient les croix d’un cimetière.
 
Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit.
Elles ne tendaient plus, croix par l’ombre insultées,
Les couronnes de deuil, fleurs de morts, emportées
Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit.
 
Mais, de ces blancs tombeaux en pente sur la rive,
Sous la brume sacrée à des clartés pareils,
L’ombre questionnait en vain les grands sommeils :
Ils gardaient le secret de la Loi décisive.
 
Frileuse, elle voilait, d’un cachemire noir,
Son sein, royal exil de toutes mes pensées !
J’admirais cette femme aux paupières baissées,
Sphinx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir.
 
Ses regards font mourir les enfants. Elle passe
Et se laisse survivre en ce qu’elle détruit.
C’est la femme qu’on aime à cause de la Nuit,
Et ceux qui l’ont connue en parlent à voix basse.
 
Le danger la revêt d’un rayon familier :
Même dans son étreinte oublieusement tendre,
Ses crimes, évoqués, sont tels qu’on croit entendre
Des crosses de fusils tombant sur le palier.
 
Cependant, sous la honte illustre qui l’enchaîne
Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor,
Repose une candeur inviolée encor
Comme un lys enfermé dans un coffret d’ébène.
 
Elle prêta l’oreille au tumulte des mers,
Inclina son beau front touché par les années,
Et, se remémorant ses mornes destinées,
Elle se répandit en ces termes amers :
 
« Autrefois, autrefois, — quand je faisais partie
Des vivants, — leurs amours sous les pâles flambeaux
Des nuits, comme la mer au pied de ces tombeaux
Se lamentaient, houleux, devant mon apathie.
 
J’ai vu de longs adieux sur mes mains se briser :
Mortelle, j’accueillais, sans désir et sans haine,
Les aveux suppliants de ces âmes en peine :
Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser.
 
Je suis donc insensible et faite de silence
Et je n’ai pas vécu ; mes jours sont froids et vains :
Les Cieux m’ont refusé les battements divins !
On a faussé pour moi les poids de la balance.
 
Je sens que c’est mon sort même dans le trépas :
Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes,
Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes,
Moi je reposerai, ne les comprenant pas. »
 
Je saluai les croix lumineuses et pâles.
L’étendue annonçait l’aurore, et je me pris
À dire, pour calmer ses ténébreux esprits
Que le vent du remords battait de ses rafales
 
Et pendant que la mer déserte se gonflait :
— « Au bal vous n’aviez pas de ces mélancolies
Et les sons de cristal de vos phrases polies
Charmaient le serpent d’or de votre bracelet.
 
Rieuse et respirant une touffe de roses
Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants,
Quand la valse nous prit, tous deux, quelques moments,
Vous eûtes, en vos yeux, des lueurs moins moroses ?
 
J’étais heureux de voir sous le plaisir vermeil
Se ranimer votre âme à l’oubli toute prête
Et s’éclairer enfin votre douleur distraite
Comme un glacier frappé d’un rayon de soleil. »
 
Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres,
Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals.
— « Selon vous, je ressemble aux pays boréals,
J’ai six mois de clartés et six mois de ténèbres ?
 
Sache mieux quel orgueil nous nous sommes donnés !
Et tout ce qu’en nos yeux il empêche de lire...
Aime-moi, toi qui sais que, sous un clair sourire,
Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés. »
 

Conte d'Amour, 1883

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