Villon

Le Testament, 1461



 
85
 
Item, à maître Jean Cornu,
Autre nouveau lais lui veuil faire,
Car il m’a toujours secouru
À mon grand besoin et affaire :
Pour ce, le jardin lui transfère,
Que maître Pierre Baubignon
M’arenta en faisant refaire
L’huis et redresser le pignon.
 
86
 
Par faute d’un huis, j’y perdis
Un grès et un manche de houe.
Alors huit faucons, non pas dix,
N’y eussent pas pris une aloue.
L’hôtel est sûr, mais qu’on le cloue.
Pour enseigne y mis un havet ;
Et qui l’ait pris, point ne m’en loue,
Sanglante nuit et bas chevet !
 
87
 
Item, et pour ce que la femme
De maitre Pierre Saint-Amant
(Combien, së coulpe y a à l’âme,
Dieu lui pardonne doucement !)
Me mit au rang de caïmant,
Pour le Cheval blanc qui ne bouge,
Lui changeai à une jument,
Et la Mule à un âne rouge.
 
88
 
Item, donne à sire Denis
Hesselin, élu de Paris,
Quatorze muids de vin d’Aunis,
Pris sur Turgis à mes périls.
S’il en buvait tant que péris
En fut son sens et sa raison,
Qu’on mette de l’eau ès barils :
Vin perd mainte bonne maison.
 
89
 
Item, donne à mon avocat,
Maitre Guillaume Charruau,
Quoi ? Que Marchant eut pour état,
Mon brant ; je me tais du fourreau.
Il aura, avec ce, un reau
En change, afin que sa bourse enfle,
Pris sur la chaussée et carreau
De la grand clôture du Temple.
 
90
 
Item, mon procureur Fournier
Aura pour toutes ses corvées
(Simple sera de l’épargner),
En ma bourse quatre havées,
Car maintes causes m’a sauvées,
Justes, ainsi Jésus-Christ m’aide !
Comme telles se sont trouvées ;
Mais bon droit a bon métier d’aide.
 
91
 
Item, je donne à maître Jacques
Raguier le Grand Godet de Grève,
Pourvu qu’il paiera quatre plaques,
Dût-il vendre, quoi qu’il lui grève,
Ce dont on couvre mol et grève ;
Aller nues jambes, en chapin,
Së sans moi boit, assied në lève,
Au trou de la Pomme de Pin.
 
92
 
Item, quand est de Mèrebeuf
Et de Nicolas de Louviers,
Vache ne leur donne në bœuf,
Car vachers ne sont në bouviers,
Mais gens à porter éperviers
(Ne cuidez pas que je me joue),
Et pour prendre perdrix, plouviers,
Sans faillir, sur la Machecoue.
 
93
 
Item, vienne Robin Turgis
À moi, je lui paierai son vin.
Combien, s’il trouve mon logis,
Plus fort sera que le devin.
Le droit lui donne d’échevin,
Que j’ai comme enfant de Paris...
Së je parle un peu poitevin,
Ice m’ont deux dames appris.
 
94
 
Elles sont très belles et gentes,
Demeurant à Saint-Génerou,
Près Saint-Julien-de-Voventes,
Marche de Bretagne à Poitou.
Mais i ne di proprement où
Iquelles passent tous les jours ;
M’arme ! i ne seu mie si fou,
Car i veuil celer mes amours.
 
95
 
Item, à Jean Raguier je donne,
Qui est sergent, voire des Douze,
Tant qu’il vivra, ainsi l’ordonne,
Tous les jours une tallemouse,
Pour bouter et fourrer sa mouse,
Prise à la table de Bailly ;
À Maubué sa gorge arrouse,
Car au manger n’a pas failli.
 
96
 
Item, et au prince des Sots
Pour un bon sot Michault du Four,
Qui à la fois dit de bons mots
Et chante bien : « Ma douce amour ! »
Je lui donne avec le bonjour ;
Bref, mais qu’il fût un peu en point,
Il est un droit Sot de sejour,
Et est plaisant oû il n’est point.
 
97
 
Item, aux Onze-Vingts Sergents,
Donne (car leur fait est honnête
Et sont bonnes et douces gens),
Denis Richer et Jean Vallette,
À chacun une grand cornette
Pour pendre... à leurs chapeaux de fautres.
J’entends à ceux à pied, hohette !
Car je n’ai que faire des autres.
 
98
 
Derechef, donne à Périnet,
(J’entends le Bâtard de la Barre),
Pour ce qu’il est beau fils et net,
En son écu, en lieu de barre,
Trois dés plombés, de bonne carre,
Et un beau joli jeu de cartes...
Mais quoi ? s’on l’ot vessir në poirre,
En outre aura les fièvres quartes.
 
99
 
Item, ne veuil plus que Cholet
Dole, tranche, douve në boise,
Relië broc në tonnelet,
Mais tous ses outils changer voise
À une épéë lyonnoise,
Et retienne le hutinet :
Combien qu’il n’aime bruit në noise,
Si lui plaît-il un tantinet.
 
100
 
Item, je donne à Jean le Loup,
Homme de bien et bon marchand,
Pour ce qu’il est linget et flou,
Et que Cholet est mal cherchant
Par les ruës plutôt qu’au champ,
Qui ne laira poulaille en voie,
Un long tabart et bien cachant,
Pour les musser, qu’on ne les voie.
 
101
 
Item, à l’Orfèvre de bois,
Donne cent clous, queuës et têtes,
De gingembre sarrasinois,
Non pas pour accoupler ses boetes,
Mais pour conjoindre culs et quoettes
Et coudre jambons et andouilles,
Tant que le lait en monte aux tettes
Et le sang en dévale aux couilles.
 
102
 
Au capitaine Jean Riou,
Tant pour lui que pour ses archers,
Je donne six hures de loup,
Qui n’est pas vïande à porchers,
Pris à gros mâtins de bouchers,
Et cuites en vin de buffet.
Pour manger de ces morceaux chers,
On en ferait bien un malfait ;
 
103
 
C’est vïande un peu plus pesante
Que duvet n’est, plume në liège.
Elle est bonne à porter en tente
Ou pour user en quelque siège.
S’ils étaiënt pris à un piège,
Que ces mâtins ne sussent courre,
J’ordonne, moi qui suis son miège,
Que des peaux, sur l’hiver, se fourre.
 
104
 
Item, à Robinet Trouscaille,
Qui en service (c’est bien fait)
À pied ne va comme une caille
Mais sur roncin gros et refait,
Je lui donne, de mon buffet,
Une jatte qu’emprunter n’ose ;
Si aura ménage parfait ;
Plus ne lui faillait autre chose.
 
105
 
Item, donne à Perrot Girart,
Barbier juré de Bourg-la-Reine,
Deux bassins et un coquemart,
Puisqu’à gagner met telle peine.
Des ans y a demi-douzaine,
Qu’en son hôtel de cochon gras
M’apâtela une semaine,
Témoin l’abbesse de Pourras.
 
106
 
Item, aux Frères Mendiants,
Aux Dévotes et aux Béguines,
Tant de Paris que d’Orléans,
Tant Turlupins que Turlupines,
De grasses soupes jacopines
Et flans leur fais oblation ;
Et puis après, sous ces courtines,
Parler de contemplation.
 
107
 
Ce ne suis-je pas qui leur donne,
Mais de tous enfants sont les mères,
Et Dieu, qui ainsi les guerdonne,
Pour qu’ils souffrent peines amères.
Il faut qu’ils vivent, les beaux pères,
Et mêmement ceux de Paris.
S’ils font plaisir à nos commères,
Ils aiment ainsi les maris.
 
108
 
Quoi que maître Jean de Poullieu
En vousît dire et reliqua,
Contraint et en publique lieu,
Honteusement s’en révoqua.
Maître Jean de Meun s’en moqua
De leur façon ; si fit Mathieu.
Mais on doit honorer ce qu’a
Honoré l’Église de Dieu.
 
109
 
Si me soumets, leur serviteur,
En tout ce que puis faire et dire,
À les honorer de bon cœur
Et obéir, sans contredire.
L’homme bien fol est d’en médire,
Car, soit à part ou en prêcher
Ou ailleurs, il ne faut pas dire
Ces gens sont pour eux revancher.
 
110
 
Item, je donne à frère Baude,
Demeurant à l’hôtel des Carmes,
Portant chère hardie et baude,
Une salade et deux guisarmes ;
Que Detusca et ses gendarmes
Ne lui riblent sa Cage-Vert.
Vieil est : s’il ne quitte les armes,
C’est bien le diable de Vauvert.
 
111
 
Item, pour ce que le scelleur
Maint étron de mouche a mâché,
Donne (car homme est de valeur)
Son sceau davantage craché,
Et qu’il ait le pouce écaché,
Pour tout empreindre à une voie ;
J’entends celui de l’Évêché,
Car les autres, Dieu les pourvoie !
 
112
 
Quant des auditeurs messeigneurs,
Leur granche ils auront lambroissée ;
Et ceux qui ont les culs rogneux,
Chacun une chaise percée ;
Mais qu’à la petite Macée
D’Orléans, qui eut ma ceinture,
L’amende soit bien haut taxée :
Elle est une mauvaise ordure.
 
113
 
Item, donne à maître François,
Promoteur, de la Vacquerie,
Un haut gorgerin d’Écossois,
Toutefois sans orfèvrerie ;
Car, quand reçut chevalerie,
Il maugréa Dieu et saint George,
Parler n’en oit qui ne s’en rie,
Comme enragé, à pleine gorge.
 
114
 
Item, à maître Jean Laurens,
Qui a les pauvres yeux si rouges
Par le péché de ses parents
Qui burent en barils et courges,
Je donne l’envers de mes bouges,
Pour tous les matins les torcher...
S’il fût archevêque de Bourges,
Du cendal eût, mais il est cher.
 
115
 
Item, à maître Jean Cotart,
Mon procureur en Cour d’Église,
Devoie environ un patart
(Car à présent bien m’en avise),
Quand chicaner me fit Denise,
Disant que l’avoye maudite ;
Pour son âme, qu’ès cieux soit mise !
Cette oraison j’ai ci écrite.
 

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