Vincent Voiture


Sur sa maîtresse, rencontrée, en habit de garçon, un soir de carnaval


 
Je sens au profond de mon âme,
Brûler une nouvelle flamme :
Et laissant les autres amours,
Qui tenaient mon âme en altère,
J’aime un garçon depuis trois jours,
Plus beau que celui de Cythère.
 
Si le but de cette pensée,
À ma conscience offensée,
J’en ai défié le châtiment :
Car le feu qui brûla Gomorrhe,
Ne fut jamais si véhément,
Que celui-là qui me dévore.
 
Mais je ne crois pas que l’on blâme
L’amoureuse ardeur dont m’enflamme
Le bel œil de ce jouvenceau ;
Ni qu’aimer d’un amour extrême
Ce que Nature a fait de beau,
Soit un péché contre elle-même.
 
Un soir que j’attendais la Belle
Qui depuis deux ans m’ensorcelle,
Je vis comme tombé des Cieux,
Ce Narcisse objet de ma flamme ;
Et dès qu’il fut devant mes yeux,
Je le sentis dedans mon âme.
 
Sa face riante et naïve
Jetait une flamme si vive,
Et tant de rayons alentour,
Qu’à l’éclat de cette lumière
Je doutais que ce fût l’Amour
Avecque les yeux de sa mère.
 
Mille fleurs fraîchement écloses,
Les lys, les œillets et les roses
Couvraient la neige de son teint.
Mais dessous ces fleurs entassées,
Le serpent dont je fus atteint,
Avait ses embûches dressées.
 
Sur un front blanc comme l’ivoire,
Deux petits arcs de couleur noire
Étaient mignardement voûtés ;
D’où ce Dieu qui me fait la guerre,
Foulant aux pieds nos libertés,
Triomphait de toute la terre.
 
Ses yeux, le Paradis des âmes,
Pleins de ris, d’attraits, et de flammes,
Faisaient de la nuit un beau jour :
Astres de divines puissances,
De qui l’Empire de l’Amour
Prend ses meilleures influences.
 
Sur tout, il avait une grâce,
Un je ne sais quoi qui surpasse
De l’Amour les plus doux appas,
Un ris qui ne se peut décrire,
Un air que les autres n’ont pas,
Que l’on voit, et qu’on ne peut dire.
 
Parmi tant d’ennemis rendue,
Ma liberté mal défendue,
Fut sous le joug d’un Étranger ;
Mon Cœur se rendit à sa suite,
Et dans le fort de ce danger
Ma Raison se mit à la fuite.
 
Sans le connaître davantage,
Ma volonté lui fit hommage
De tout ce qu’elle avait en main ;
Mais du méchant l’âme inconstante
Me trompa dès le lendemain,
Et me frustra de mon attente.
 
Plein de dépit et de colère,
Soudain je m’en devais défaire :
Apprenant par cette leçon
Qu’il n’avait point d’arrêt en l’âme,
Et que, sous l’habit d’un garçon,
Il portait le cœur d’une femme.
 
Toutefois, malgré cette injure,
J’en pris un plus heureux augure ;
Et je n’eusse pu croire alors
Que le Ciel dont il fut l’ouvrage,
Sous le voile d’un si beau corps,
Eût mis un si mauvais courage.
 
Mais sa malice découverte
S’est reconnue avec ma perte,
Car depuis on ne l’a pu voir :
Le perfide a gagné la fuite,
Tenant mon cœur en son pouvoir,
Avec ma liberté séduite.
 
Gagné d’une sorcière flamme,
J’avais mis les clefs de mon âme
En la garde de ce voleur ;
Mais d’une malice funeste,
M’en ayant ravi le meilleur,
Il mit le feu dedans le reste.
 
Mais je l’aime, et quoi qu’il me fasse,
Je voudrais revoir cette face,
Ce chef-d’œuvre tant estimé,
Où le Ciel tout son mieux assemble ;
Et depuis j’ai toujours aimé
Une fille qui lui ressemble.
 
Avec les traits de son visage,
Elle a sa taille et son corsage,
Sa voix, son port, et sa façon,
Son doux ris, son adresse extrême ;
Enfin, sous l’habit d’un garçon,
Je l’aurais prise pour lui-même.
 
Ses yeux savent les mêmes charmes ;
Elle use de pareilles armes,
Avec tous les mêmes attraits :
Et croit, tant elle lui ressemble,
Qu’elle lui touche de bien près,
Et qu’ils sont alliés ensemble.
 
Elle connaît bien, la méchante,
La cause du mal qui m’enchante,
Et qui me retient en langueur ;
Et, sans doute, elle pourrait dire
Quelque nouvelle de mon cœur,
Et de celui qui le retire.
 
Car, sans en voir d’autre apparence,
Je jurerais en assurance,
À voir son visage assassin,
Et son œillade cauteleuse,
Qu’elle a sa part à ce larcin,
Et qu’elle en est la receleuse.
 
Amour, petit Dieu qui disposes
Du règlement de toutes choses,
Et qui fait entendre tes lois
Par toute la machine ronde,
Fais-moi justice à cette fois,
Toi qui fait droit à tout le monde.
 
Fais-moi raison de l’inhumaine,
Qui retient mon cœur à la gêne,
Sans espérance d’avoir mieux ;
Mais surtout ne vois pas la belle :
Car si tu regardes ses yeux,
Je sais que tu seras pour elle.
 
La mauvaise me tient ravis
Mon âme, mon cœur, et ma vie,
Car chez elle se vint sauver
Le voleur de cette dépouille ;
Mais j’espère tout retrouver,
Si tu permets que je la fouille.
 

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