La Terre vue de la mer

Arrivant de l’horizon, notre navire est confronté par le quai du Monde, et la planète émergée déploie devant nous son immense architecture. Au matin décoré d’une grosse étoile, montant à la passerelle, à mes yeux l’apparition toute bleue de la Terre. Pour défendre le Soleil contre la poursuite de l’Océan ébranlé, le Continent établit le profond ouvrage de ses fortifications ; les brèches s’ouvrent sur l’heureuse campagne. Et longtemps, dans le plein jour, nous longeons la frontière de l’autre monde. Animé par le souffle alizé, notre navire file et bondit sur l’abîme élastique où il appuie de toute sa lourdeur. Je suis pris à l’Azur, j’y suis collé comme un tonneau. Captif de l’infini, pendu à l’intersection du Ciel, je vois au-dessous de moi toute la Terre sombre se développer comme une carte, le Monde énorme et humble. La séparation est irrémédiable ; toutes choses me sont lointaines, et seule la vision m’y rattache. Il ne me sera point accordé de fixer mon pied sur le sol inébranlable, de construire de mes mains une demeure de pierre et de bois, de manger en paix les aliments cuits sur le foyer domestique. Bientôt nous retournerons notre proue vers cela qu’aucune rive ne barre, et sous le formidable appareil de la voilure, notre avancement au milieu de l’éternité monstrueuse n’est plus marqué que par nos feux de position [...]

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La Marée de midi

Au temps qu’il ne peut plus naviguer, le marin fait son lit près de la mer : et quand elle crie, comme une nourrice qui entend le petit enfant se plaindre, dans le milieu de la nuit il se lèvera pour voir, n’endurant plus de dormir. Moi de même, et comme une ville par ses secrets égouts, mon esprit, par la vertu vivante de ce liquide dont je suis compénétré, communique au mouvement des eaux. Durant que je parle, ou que j’écris, ou repose, ou mange, je participe à la mer qui m’abandonne ou qui monte. Et souvent à midi, citoyen momentané de cette berge commerciale, je viens voir ce que nous apporte le flot, la libration de l’Océan, résolue dans ce méat fluvial en un large courant d’eau jaune. Et j’assiste à la montée vers moi de tout le peuple de la Mer, la procession des navires remorqués par la marée comme sur une chaîne de toue ; les jonques ventrues tendant au vent de guingois, quatre voiles raides comme des pelles, celles de Foutchéou qui portent ficelé à chaque flanc un énorme fagot de poutres, puis, parmi l’éparpillement des sampans tricolores, les Géants d’Europe, les voiliers américains pleins de pétrole, et tous les chameaux de Madian, les cargos de Hambourg et de Londres, les colporteurs de la côte et des Iles. Tout est clair ; j’entre dans une clarté si pure que ni l’intime conscience, semble-t-il, ni mon corps n’y offrent résistance. Il fait délicieusement froid ; la bouche fermée, je respire le soleil, les narines posées sur l’air exhilarant. Cependant, midi sonne à la tour de la Douane, la boule du sémaphore tombe, tous les bateaux piquent l’heure, le canon tonne, l’Angélus tinte quelque part, le sifflet des manufactures longtemps se mêle au vacarme des sirènes. Toute l’humanité se recueille pour manger. Le sampanier à l’arrière de sa nacelle, soulevant le couvercle de bois, surveille d’un œil bien content la maturité de son fricot ; les grands coulis déchargeurs empaquetés d’épaisses loques, la palanche sur l’épaule comme une pique, assiègent les cuisines en plein vent, et ceux qui sont déjà servis, assis sur le rebord de la brouette à roue centrale, tout riants, la boule de riz fumante entre les deux mains, en éprouvent, du bout gourmand de la langue, la chaleur. Le niveau régulateur s’exhausse ; toutes les bondes de la Terre comblées, les fleuves suspendent leur cours, et mélangeant son sel à leurs sables, la mer à leur rencontre s’en vient boire tout entière à leurs bouches. C’est l’heure de la plénitude. Maintenant les canaux tortueux qui traversent la ville sont un long serpent de barques amalgamées qui s’avance dans les vociférations, et la dilatation des eaux irrésistibles détache de la boue, allège comme des bouchons les pontons et les corps-morts.
[...]

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Splendeur de la lune

À cette clef qui me débarrasse, ouvre à mon aveuglement la porte de laine, à ce départ incoercible, à cette mystérieuse aménité qui m’anime, à cette réunion, fœtal, avec mon cœur à l’explosion muette de ces réponses inexplicables, je comprends que je dors, et je m’éveille.

J’avais laissé à mes quatre fenêtres une nuit opaque et sombre, et, maintenant, voici que, sortant sous la vérandah, je vois toute la capacité de l’espace emplie de ta lumière, soleil des songes ! Bien loin de l’inquiéter, ce feu qui se lève du fond des ténèbres consomme le sommeil, accable d’un coup plus lourd. Mais ce n’est pas en vain que, tel qu’un prêtre éveillé pour les mystères, je suis sorti de ma couche pour envisager ce miroir occulte. La lumière du soleil est un agent de vie et de création, et notre vision participe à son énergie. Mais la splendeur de la lune est pareille à la considération de la pensée. Dépouillée de ton et de chaleur, c’est elle seule qui m’est proposée et la création tout entière se peint en noir dans son éclatante étendue. Solennelles orgies ! Antérieur au matin, je contemple l’image du monde. Et déjà ce grand arbre a fleuri : droit et seul, pareil à un immense lilas blanc, épouse nocturne, il frissonne, tout dégouttant de lumière.

[...]

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Portes

Toute porte carrée ouvre moins que ne clôt le vantail qui l’implique.

Plusieurs, d’un pas occulte, ont gagné le solitaire Yamen et cette cour qu’emplit un grand silence ; mais si, ayant gravi les degrés, au moment que leur main suspend un coup sur le tambour offert au visiteur ayant perçu comme une voix assombrie par la distance leur nom (car l’épouse ou le fils de toutes ses forces crie dans l’oreille gauche du mort), ils vainquent une fatale langueur jusqu’à s’éloigner d’un et deux pas des battants que disjoint la désirable fissure, l’âme retrouve son corps ; mais nulle mélodie d’un nom ne ramènera celui qui au travers du seuil sourd a fait le pas irréparable. Et tel est sans doute le lieu que j’habite, alors que, posé sur la dalle plate où cette sombre mare me contient dans son cadre baroque, je goûte l’oubli et le secret du taciturne jardin.

[...]

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