La Main d’Alexandre

L’approche de la mort nous fait prendre en pitié les grandeurs de la terre ; elle désabuse jusqu’à l’ambitieux. On dit que, se sentant mourir, Alexandre, qui se décernait tout vivant des hécatombes de peuples, qui s’en allait par l’univers avec sa meute de soldats à la chasse des sceptres et des couronnes, ordonna qu’on l’ensevelît la main hors de la fosse, afin que chaque passant pût, en voyant cette main vide, juger ce qu’il gardait de ses conquêtes, et ce qu’on emporte au tombeau des trésors de ce monde. Leçon perdue ! Nadir et Gengis Khan n’ont point passé par là. Un seul conquérant, celui qui se moque de tous les autres, le Temps seul a pu la voir et ne l’a point respectée. En s’en allant faucher Babel et autres chaumes de cette espèce, il a marché dessus.
[...]

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Les Chemins de Fer

Il m’est impossible de regarder sans une sorte de tristesse ces chemins merveilleux auxquels notre industrie semble donner des ailes. Je ne sais si c’est un progrès que de pouvoir fendre ainsi l’espace comme une flèche ; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que cela me rend plus sensible la rapidité de la vie, qui, avant notre invention, l’était cependant bien assez. Ces rainures de fer où nous sommes forcés de courir sans dévier d’une ligne, emportés par une puissance aussi aveugle, presque aussi indomptable que la foudre, n’est-ce pas une image de cet implacable sort qui nous entraîne, et dont nous sommes les esclaves alors même que nous croyons les maîtriser ? On croit gagner du temps parce qu’on l’accélère. Mais ces voyages étourdissants ne font qu’abréger l’existence, qui n’est, elle, qu’une traversée. Ils ne permettent pas la mémoire, le seul moyen qu’ait l’homme d’allonger et de doubler ses jours. L’unique souvenir qu’ils nous laissent, c’est qu’on va vite. Aller vite, c’est mourir plus tôt.
[...]

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La Colombe poignardée


 
Il existe un oiseau, dont le pâle plumage,
Des forêts du tropique étonne la gaieté ;
Seul sur son arbre en deuil, les pleurs de son ramage
Font gémir de la nuit le silence attristé.
 
[...]

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Les Horloges

Les sabliers nous avertissent que nous devenons tous ce qui compte nos instants. Les clepsydres nous disent qu’il n’y a pas dans ce monde une minute qui ne puisse être marquée par une larme, et que les générations qui se succèdent ne sont rien de plus que des gouttes d’eau qui tombent. Orateurs silencieux, les cadrans solaires nous mesurent avec l’ombre la durée de la lumière et nous répètent sans cesse que peine et plaisir, rien ne marche qui ne fasse partie de la mort. Les sabliers, les clepsydres, les cadrans solaires ne parlaient à la pensée qu’en s’adressant aux yeux. L’homme a trouvé que ce n’était point assez. Il a forcé l’oreille d’entendre et d’écouter la fuite du temps. Sans vouloir s’informer de ce qu’elles deviennent, il a mis des grelots au troupeau de ses heures, et, grâce à cette heureuse invention, il peut de moment en moment entendre sonner le glas d’une portion de sa vie.
[...]

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