Auguste Barbier

Iambes, 1831


La Tentation


 
Un jour que je marchais triste par la campagne,
Un Esprit m’enleva sur la haute montagne
Où, sous le doigt de Dieu, la sainte arche de bois
Prit terre, et s’arrêta pour la première fois.
C’était le Mont Arar. — Quand je fus sur le faîte,
L’Esprit me fit alors lever ma jeune tête,
Et m’appela d’un nom qui jamais sous le ciel
Ne s’était échappé des lèvres d’un mortel.
Il me nomma poète, et soudain, à ma place,
Je fus illuminé des éclairs de sa face.
 
Comme un homme se tient debout dans son manteau,
Il était devant moi, jeune homme blanc et beau,
Appuyé sur le bout de deux ailes pendantes,
Qui de chaque côté, longues flammes ardentes,
Descendaient jusqu’à terre et lui couvraient le pied ;
Et moi, contre son sein fortement appuyé,
Je cherchais de mon mieux à me tenir à terre,
Car le vent qui soufflait sur le mont solitaire
Me mettait tout le corps sans cesse en mouvement,
Et me faisait flotter comme un long vêtement.
 
Or l’Esprit de sa droite abaissa ma paupière :
« Poète, me dit-il, vois-tu de cette pierre
Ces immenses déserts et de sables et d’eaux
Où gisent çà et là, comme de grands troupeaux,
Les flancs ronds et noircis de mille Babylones ?
Vois-tu ce vaste amas de tours et de colonnes
Qui rampent sur le sol ou montent dans les cieux ;
Ces superbes débris, calmes, silencieux,
Qui composent autour de la roche où nous sommes
Toute la fourmilière où s’agitent les hommes ?
 
« Eh bien ! je te dirai, si tu veux être à moi,
Les choses de la terre et leur secrète loi :
Je te dirai la main qui, dans ces larges sables,
A répandu ces tas de villes périssables ;
Je te dirai comment se font les nations,
Où s’en va le torrent des générations
Qui sans cesse ici-bas se poussent et s’écoulent ;
Je te dirai le mot des empires qui croulent ;
Et tu verras en plein le dessous des grandeurs
Et le vaste néant des humaines splendeurs.
 
« Car je te lancerai par le monde et les villes,
Non comme un chariot rempli de choses viles,
Mais comme un de ces chars aux grands axes de feu
Qui jettent aux cités les Envoyés de Dieu ;
Tu seras mon prophète et sur toute ta face
J’apposerai mon sceau qui jamais ne s’efface,
Je te ferai plus haut que le trône des rois,
J’allongerai tes pas, j’élargirai ta voix,
J’y mettrai l’harmonie et la grâce qui touche,
Et partout suspendrai des peuples à ta bouche. »
 
Alors l’Esprit se tut. Comme une harpe d’or,
Sa grave et belle voix vibra longtemps encor ;
Et moi, triste et pensif, emplissant mes oreilles
Des flots de sa parole abondante en merveilles,
J’étais comme un enfant qui, la coupe à la main,
Craint, avant d’avoir bu, l’amertume du vin.
J’hésitais à répondre, et toute ma poitrine
Résonnait aussi fort que la vague marine :
Et, le front incliné, je murmurais tout bas :
Qui que tu sois, Esprit, oh ! ne me tente pas.
 
L’Esprit, sans me répondre une seule parole,
Pousse du pied la terre et voilà qu’il s’envole,
Et voilà qu’avec lui, dans son aile enfermé,
Je plane sur le creux d’un volcan enfumé,
Et voilà que d’en haut j’entends sa voix sublime
Me crier : « Ô mortel, penche-toi sur l’abîme. »
Alors je me penchai lentement pour y voir ;
Mais mon œil tout au fond ne vit rien que du noir,
Et je n’entendis rien dans le gouffre sonore
Que la voix de l’Esprit qui me parlait encore.
 
« Sois à moi, sois à moi ! nous plongerons au fond,
Car je sais, ô jeune homme, en ce gouffre profond,
Je sais un vieux damné des premiers jours du monde ;
Si tu veux être à moi, par cette route immonde
Je te mène à la pierre où cette antique mort, 
Comme un vieillard pensif qui jamais ne s’endort,
Accroupi sur le plat de ses cuisses arides,
La tête entre ses doigts décharnés et livides,
Fait sa damnation avec tranquillité,
Et comme ayant à soi toute l’éternité,
 
« Et là, sans arrêter son infernale fièvre,
Je lui ferai pour toi mouvoir sa rude lèvre :
Et lui, passant la main sur son crâne pelé,
Comme un homme en sursaut qui s’éveille appelé,
Ce vieux mort te dira ce qu’il faut de souffrance,
De supplices sans fin, de maux sans espérance,
Pour tirer de deux yeux toujours secs et béants
Une chétive larme au bout de deux mille ans ;
Ce qu’il faut de péchés afin que Dieu vous damne,
Et que la douleur vienne à vous rider le crâne.
 
« Alors, alors, poète à la bouche de fer,
Tu pourras bégayer quelques mots de l’enfer,
Tu pourras, au retour de ton voyage étrange,
Redire les douleurs du ténébreux archange,
Devant la tourbe humaine entrebailler le lieu
Qui l’attend au sortir de la face de Dieu.
Car parmi les vivants, toi seul, poète austère,
Tu sauras ce que c’est, comme on dit sur la terre,
À l’aspect d’un lépreux sur sa couche enchaîné,
Tu sauras ce que c’est que souffrir en damné. »
 
Je ne répondis rien. Soudain coupant la nue
Qui voilait à mes yeux une crête chenue,
L’Esprit, sur sa grande aile appuyé de nouveau,
Dirigea son essor vers le plus haut plateau.
Là, sous mes pieds tremblants, la terre vaste et sombre
Comme un plomb dans la mer parut plonger dans l’ombre ;
Je ne vis plus la terre ; et dans l’air suspendu,
Comme au faîte des cieux un jeune aigle perdu,
Le ciel, sur mon front pâle et ma tête en démence,
Comme l’arche d’un pont jeta sa courbe immense.
 
Je n’avais que du ciel de l’un à l’autre bout,
À ma gauche, à ma droite, autour de moi, partout,
Du ciel, toujours du ciel, pour contour et pour cime,
Du ciel pour horizon et du ciel pour abime ;
Si bien que sur la roche où j’étais transporté,
On aurait dit, à voir l’Esprit à mon côté,
Deux enfants égarés des phalanges divines,
Qui le soir, oublieux de leurs saintes collines,
Dans un vallon du ciel égarant leurs ébats,
Causaient tranquillement des choses d’ici-bas.
 
Or, l’Esprit incliné sur mon pâle visage,
Me peignait de l’Éden le riant paysage.
« Quel bonheur, disait-il, d’être un beau séraphin,
D’avoir la face blanche et six ailes d’or fin !
Quel bonheur d’être un ange, et, comme l’hirondelle,
De se rouler par l’air au caprice de l’aile,
De monter, de descendre, et de voiler son front
Quand parfois, au détour d’un nuage profond,
Comme un maître le soir qui parcourt son domaine,
On voit le pied de Dieu qui traverse la plaine !
 
« Quel bonheur ineffable et quelle volupté
D’être un rayon vivant de la divinité ;
De voir du haut du ciel et de ses voûtes rondes
Reluire sous ses pieds la poussière des mondes,
D’entendre à chaque instant de leurs brillants réveils
Chanter comme un oiseau des milliers de soleils !
Oh ! quel bonheur de vivre avec de belles choses !
Qu’il est doux d’être heureux sans remonter aux causes !
Qu’il est doux d’être bien sans désirer le mieux,
Et de n’avoir jamais à se lasser des cieux ! »
 
Puis il me prononçait le beau nom de Marie,
Nom que j’aime d’enfance avec idolâtrie,
Le plus doux qui, tombé des montagnes du ciel,
Sur une lèvre humaine ait répandu son miel,
Nom céleste créé du sourire des anges,
Pour en parer un jour la fleur de leurs phalanges :
Marie, ô nom divin, étoile du pécheur,
Rose du paradis, baume plein de fraîcheur,
Qui parfume le monde et qui révèle aux âmes
La femme la plus belle entre toutes les femmes !
 
Alors, à ce doux nom je croyais voir soudain,
S’entrouvrir à mes yeux le céleste jardin,
Je croyais voir au cœur de son troupeau des saintes,
De ses enfants vêtus de lys et d’hyacinthes,
Et de ses beaux vieillards, la reine du saint lieu,
Avec son voile blanc et son grand manteau bleu,
Marie au pied du Christ, dans sa pose modeste,
Relevant vers le ciel sa paupière céleste,
Et regardant son fils avec un triste amour,
Comme craignant encor de le reperdre un jour.
 
Mais plus l’Esprit parlait, et plus sa face claire,
Comme fait le soleil au moment qu’il éclaire,
S’allumait, et prenait de nouvelles splendeurs.
Ses deux yeux étoilaient en de saintes ardeurs ;
Puis son corps se levait, et, plus blanc que la neige,
Vaguait sur le rocher comme un morceau de liège ;
Puis du bout de ses pieds il balayait le sol ;
Et comme l’oiseau près de reprendre son vol,
Il se penchait au vent, et de ses chaudes ailes
Faisait pleuvoir dans l’air des milliers d’étincelles.
 
On eût dit, à le voir dans ce balancement
Qui l’entraînait toujours au creux du firmament,
Dans cette impatience à rejeter la pierre,
Et nager tout à l’aise aux champs de la lumière,
Quelque pauvre exilé, dès longtemps sans espoir,
Qu’on rappelle au pays, et qui va le revoir ;
Qui, plein de l’air natal, et le front tout en nage,
En hâte jette là son bâton de voyage,
Et se suspend au tronc de quelque figuier mûr,
Pour embrasser des yeux son chaume et son vieux mur.
 
Pour moi, je n’entendais que la sainte harmonie
Et les pieux concerts de la race bénie ;
Il me semblait ouïr tous les chœurs du saint lieu
Chanter d’un même accord : Hosanna ! gloire à Dieu !
Et tous ces chants divins de la cour bienheureuse
M’arrivaient aussi doux qu’une voix amoureuse,
Et m’enivraient les sens comme un baume de fleurs :
Et je disais tout haut, à travers mille pleurs,
Toi qui veux remonter à la voûte éternelle,
Oh ! sans moi ne pars pas, ou prends-moi dans ton aile.
 
Et puis, comme un enfant qui fait ses premiers pas,
Je le priai des yeux et lui tendis les bras...
Mais l’Esprit tout d’un coup me parut un autre être.
L’ange et ses blancs rayons venant à disparaître,
Alors je ne vis plus qu’un archange hautain
Dont la face fumait comme un feu mal éteint.
Je reconnus Satan... Et ma peau devint rêche
Comme celle d’un chien sortant de l’onde fraîche ;
Le frisson sur mes os la roula par trois fois,
Et je me revêtis d’un grand signe de croix.
 
Puis je criai : Béni soit l’auteur de mon être !
Béni soit le Seigneur, qui m’a fait reconnaître
Et m’a fait voir à nu cet Esprit plein de fiel,
Qui roula neuf grands jours des profondeurs du ciel !
Ô toi qui vas toujours rôdant sur notre terre,
Toi, le premier auteur de l’antique adultère,
Qui, regorgeant au ciel d’un orgueil infernal,
Pour être au moins un dieu te fis le dieu du mal ;
Toi qui perdis enfin ma mère Ève la blonde ;
Toi par qui le péché se rua sur le monde !
 
Satan le foudroyé, tu n’auras pas ma main ;
Va-t’en chercher ailleurs à mordre au genre humain ;
Comme Job sur sa paille en râclant sa vermine,
Je veux toujours rester sous la crainte divine ;
Je veux, le cœur entier à tes pièges ouvert,
Imiter mon Sauveur tenté dans le désert ;
Comme lui de mon pied repoussant tes largesses,
Je ne veux pas, Satan, de toutes tes richesses.
Esprit maudit, va-t’en ; ailleurs tourne tes pas,
Satan, il est écrit : « Tu ne tenteras pas. »
 
Soudain je ne vis plus l’archange et la montagne...
Et comme auparavant j’errais par la campagne ;
Mais je ne marchais plus, soucieux et pensif,
Le front bas, et traînant un pied lourd et tardif.
Un vent tout embaumé me venait de la plaine,
Je respirais en paix de toute mon haleine,
J’allais, j’allais toujours, d’un pas souple et joyeux,
Foulant les belles fleurs et souriant aux cieux ;
Et la face sereine, en mon ivresse folle,
Je redisais cent fois sur la sainte parole :
 
« Bienheureux, bienheureux sont les pauvres d’esprit ! »
Car la terre leur chante et le ciel leur sourit :
Ils connaissent la paix, ils vivent dans le monde,
Sur leurs corps toujours droits la chair est ferme et ronde,
Pour eux toutes les nuits ont des sommes de fer,
Le pain quotidien n’a jamais rien d’amer ;
Enfin, pauvres qu’ils sont, au dire de l’apôtre,
Ils sont riches de joie en ce monde et dans l’autre.
Sur la terre, ô mortels, envions bien leur sort,
Car toujours la pensée est l’enfer ou la mort.
 

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