Baudelaire

Les Fleurs du Mal, 1857


L’Âme du Vin


 
Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !
 
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
 
Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
 
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;
 
J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
 
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »
 

Commentaire (s)
Déposé par Cochonfucius le 20 janvier 2013 à 14h51

Je n’avais pas compté combien de petits verres
Derrière ma cravate avaient dégringolé.
Mon surmoi, ce soir-là, semblait s’être envolé,
Tout semblait s’arrêter, autour de moi, sur Terre.

J’étais en harmonie avec l’élémentaire
Réalité du monde, et j’avais immolé
Mon fier cartésianisme au rêve bariolé
Qui dansait devant moi, furtif et planétaire.

Ce n’était pas l’état qui se nomme l’éveil,
C’était encore moins un instant de sommeil,
C’était l’avènement de la pensée sans thème.

Mais il ne reste rien de cet étrange instant,
Pas un vestige en moi de ce soir envoûtant,
Pas une attestation, si ce n’est ce poème.

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