Georges Chennevière

Poèmes, 1911-1918, 1920


Une cour


 
Les étrangers n’y viennent pas. Elle est à nous.
Ceux qui passent devant la porte n’aperçoivent
Qu’un peu de sa clarté, comme au bout d’un tunnel.
Pour la connaître, il ne suffit pas de la voir,
Distraitement, par une fente des rideaux,
Ni de s’être accoudé en regardant les murs
Qui l’entourent et lui mesurent la lumière ;
Mais il faut un séjour profond et patient.
Il faut avoir vécu des années auprès d’elle,
Il faut avoir dormi, mangé, vieilli, souffert,
Rêvé pendant des jours, des nuits, à ses côtés ;
Il faut avoir appris à distinguer les heures
Rien qu’aux échos et aux reflets qu’elle recueille
Car la saison s’y peint aux pierres et aux vitres
Et tous les bruits d’ailleurs y viennent pour mourir.
Elle est comme une dimension de mon âme ;
Elle est, pour mes regards, comme un ciel plus certain :
L’ouragan peut fondre sur elle, et retourner
La couche d’air léger qui flotte à sa surface ;
Les neiges de l’hiver peuvent lui mettre un masque
En étouffant sa voix domestique et timide ;
Le soleil, la mêler à l’espace anonyme ;
L’émeute de la rue, ou la fête qui passe
Envahir son secret et profaner son calme ;
Quelque chose au fond d’elle demeure, où j’éprouve
Le retentissement de ma propre parole,
Et l’élan de ma joie, et le poids de mes larmes,
Et la solidité du monde autour de moi.
 
 

*


 
Songes muets derrière les vitres serviles ;
Bouches au bord du jour ; âmes impatientes
Que le corps emprisonne, et qui suivez de loin
L’évasion sans fin de toutes les fumées ;
Ô chansons en été, du fond des pièces claires ;
Odeur neuve de l’eau par les matins d’avril ;
Jeux d’enfants dans des coins abandonnés et riches ;
Ramages sans oiseaux et sans nids, que m’apportent,
Avec l’illusion d’arbres qui seraient là,
Les souffles réguliers qui planent sur la ville ;
Cri des trains, comme un flot qui me berce le cœur ;
Doux entrecroisement des voix quotidiennes
Que l’on aime, sans écouter ce qu’elles disent ;
Vies en face de moi, où se mire la mienne,
Stable couronne autour d’un peu d’espace gris ;
Gestes que j’entrevois, asservis à une heure,
À laquelle je sens que j’obéis moi-même ;
Ô silences tardifs, par les chaudes soirées,
Quand la besogne faite et la lumière éteinte,
On vient, à la fenêtre ouverte obscurément,
Le coude sur la nuit, rêver un peu pour soi,
Tandis que, de son aile unique et transparente,
Vole le long des toits la graine de l’érable :
Vous laissez de votre âme à cette cour étroite,
Havre silencieux, plein d’écume et d’épaves,
Sillonné des vaisseaux sans mâts et sans sillage,
Et dont les quais déserts voient partir sans retour
Le désir que je lance au front de chaque jour !
 
 

*


Elle garde une part de ma vie écoulée,
Certains de mes regards que n’a surpris personne,
Des aveux lourds qui n’ont pas été plus loin qu’elle ;
Et c’est pourquoi ce soir, où l’air inattendu
Me rappelle soudain d’anciennes matinées,
Il me plaira d’offrir en propos à mon rêve
Cette feuille, arrachée aux branches de septembre
Par le vent qui vint la jeter, comme pour moi,
Tout près de ma fenêtre, au revers de ce toit,
Dans un coin sombre où seul il pourra la reprendre.
 

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