Étienne Durand

Méditations, 1611


Stances


Quoi, vous aimeriez mieux voir envoler mon âme,
Que du moindre baiser soulager mes douleurs ?
Ô Dieux ! s’il est ainsi, que n’êtes-vous, Madame,
Aussi chiche envers moi d’attraits que de faveurs ?
 
Si votre cœur peut être à mes maux insensible,
Pourquoi sur votre bouche avez-vous tant d’appas ?
Pourquoi ne faites-vous qu’il puisse être possible
D’approcher ses beautés, et ne les baiser pas ?
 
D’un attrait si charmeur son corail nous attire,
Le son de sa parole est si délicieux,
Qu’il peut assujettir aux lois de votre empire
Les cœurs qui ne sont pas encor pris par vos yeux.
 
Quand de quelque discours vous commencez la trame,
Tout le monde se sent en soi-même troubler,
Et celui justement se peut dire sans âme,
Qu’il ne la perd s’il peut vous entendre parler.
 
Mais vous êtes cruelle en riant de nos larmes,
Et blâmant ce qu’Amour fait en nous peu à peu ;
Pour vous convaincre aussi je ne veux que vos charmes,
Et ne veux que vos yeux pour raison de mon feu.
 
Vous vous peinez en vain quand de raisons frivoles
Vous nommez un erreur le désir qui m’époint :
Mon mal n’est point un mal qu’on guarit de paroles,
Et vaine est la raison pour moi qui n’en ai point.
 
Ou s’il m’en reste encor, je l’entends ce me semble
Qui parle à mon esprit, et qui lui dit tout bas,
Que voyant les attraits de vos lèvres ensemble,
C’est être sans raison que ne les baiser pas.
 
Oui, je les veux baiser, ces lèvres homicides,
Qui savent contredire et l’amour et la foi ;
Assemblez-vous, désirs, venez être mes guides,
C’est pour vous que je peine aussi bien que pour moi.
 
Ç’a mauvaise, il le faut, je veux prendre ma grâce
Du lieu qui me condamne à la mort si souvent.
Ô bons Dieux ! qu’est-ce ci ? je ne suis plus que glace,
Au lieu que je n’étais que braise auparavant.
 
Ha ! c’est, je le sens bien, mon sang qui se retire
À mon cœur qui vient d’être atteint de nouveaux coups
Ou mon âme qui vient sur mes lèvres me dire
Qu’elle me veut quitter pour se donner à vous.
 
Mais je vois que vos yeux de peur que je ne meure
La forcent de rentrer pour la renflammer mieux :
Suis-je pas malheureux d’être en une même heure
Gelé par votre bouche, et brûlé par vos yeux ?
 
Suis-je pas malheureux de voir mes adversaires
Contracter une paix aux dépends de mon bien,
Et la glace et le feu de tout temps si contraires
S’accorder pour me perdre, et me réduire à rien ?
 
Au moins que l’un des deux emporte la victoire,
Et que je sois vaincu par l’un ou l’autre effort :
Si je meurs, ce sera changer avecques gloire
La douceur de la vie à l’honneur de la mort.
 
Mais si je meurs aussi pour vous croire trop belle,
Et pour trop estimer l’honneur de mon tourment,
Faites que ma mort soit une mort de Semelle,
Qui ne puisse venir que par embrassement.
 

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