Xavier Forneret

J’ai rêvé qu’elle était morte


Elle


 
Mon Dieu ! si elle allait mourir !
    Si la pelle allait la couvrir,
    Avec son bec de bois qui ramasse la terre,
    Si sa sœur ou son frère,
    Pour la pleurer allaient venir !
 
Si la cloche toujours au guet
    Allait donner sa voix qui fait :
    Mort-mort, mort-mort, en hochant de la tête ;
    Et que le fossoyeur fit fête,
    Assis au bord de son creux fait !
 
Si la grande et jaune bougie
    Allait flamber sur cette vie
    Éteinte à tout jamais !
 
Si le drap noir sous sa croix blanche,
    Étendant ses bras sur la planche,
    Allait lui ôter l’air, si encore elle était !
 
Et si le prêtre aux chants de marbre
    Allait se mettre à cheminer
    Pour la conduire sous un arbre
    Et puis comme tous la laisser !
 
Si des autres les os allaient tomber sur elle,
    Dans sa maison construite sans truelle ;
    Si pour la voir encor j’allais être obligé
    De chercher dans ces os, son corps inanimé
                    Qui ne répondrait plus
 
À mes cris, à mes larmes ;
    Qu’on toucherait dessous, dessus
    Sans qu’il bougeât, — et que toutes les armes
    Qui viendraient le fouiller n’y trouveraient que chair
    Molle, et rendant un vent qui empoisonne l’air.
 
Si je ne reconnaissais pas sa bouche !
    Si sa figure était farouche !
    Si déjà ses traits étaient ravagés !
    Si ses beaux yeux étaient rongés !
    Si ses dents étaient serrées !
    Sous ses lèvres crispées ;
    Ses lèvres grimaçant, ses dents grinçant l’horreur !
    Si sa poitrine était ouverte,
    Et sa langue découverte,
    Par son cou déchiré, pendant,
    Et sa gorge saignant !
 
Je crois que j’aurais peur.
 
Peur ! eh ! de quoi peur ? d’une morte,
    Qui dans sa fosse apporte
    Un cœur à vous lorsqu’il battait,
    Que vous seul il idolâtrait ?
    Ce que vous avez eu pendant toute sa vie,
    Ce qui l’a sans cesse nourrie,
    Qui de son âme a fait un amour dans son corps,
    Qu’elle a toujours gardé, sans craindre le remords ?
 
Peur d’une femme à qui vous diriez : Que tu meures ?
    Je le veux, je le veux! Ne ris pas... tu l’effleures
    Ce sein sur qui tu mets la pointe d’un poignard ;
    Craindrais-tu la souffrance ?
 
« Allons, enfonce donc ! enfonce ! » — Et qu’un regard
    Vous dit en se fermant : « Voilà mon existence. »
    Des restes d’un tel corps pourrait-on avoir peur ?
    Je m’y cramponnerais, ainsi qu’un ver rongeur.
 
De deux je ferais un ; j’aime tant, qu’il me semble
    Que je lierais, chairs, os, entortillés ensemble ;
    De sorte qu’on dirait en y fixant ses yeux
    Jamais cet 1 de chair, n’a pu former un 2.
 

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