Pernette du Guillet

Les Rimes, 1545



 
Combien de fois ai-je en moi souhaité
Me rencontrer sur la chaleur d’été
Tout au plus près de la claire fontaine,
Où mon désir avec cil se promène
Qui exercite en sa philosophie
Son gent esprit, duquel tant je me fie
Que ne craindrais, sans aucune magnie,
De me trouver seule en sa compagnie :
Que dis-je : seule ? ains bien accompagnée
D’honnêteté, que Vertu a gagnée
À Apollo, Muses, et Nymphes maintes,
Ne s’adonnant qu’à toutes œuvres saintes.
 
Là grand j’aurais bien au long vu son cours,
Je le lairrais faire à part ses discours :
Puis peu à peu de lui m’écarterais,
Et toute nue en l’eau me jetterais :
Mais je voudrais lors quant, et quant avoir
Mon petit Luth accordé au devoir,
Duquel ayant connu, et pris le son,
J’entonnerais sur lui une chanson
Pour un peu voir quels gestes il tiendrait :
Mais si vers moi il s’en venait tout dret,
Je le lairrais hardiment approcher :
Et s’il voulait, tant soit peu, me toucher,
Lui jetterais — pour le moins — ma main pleine
De la pure eau de la claire fontaine,
Lui jetant droit aux yeux, ou à la face.
 
Ô qu’alors eût l’onde telle efficace
De le pouvoir en Actéon muer,
Non toutefois pour le faire tuer,
Et dévorer à ses chiens, comme Cerf :
Mais que de moi se sentît être serf,
Et serviteur transformé tellement
Qu’ainsi cuidât en son entendement,
Tant que Diane en eût sur moi envie,
De lui avoir sa puissance ravie.
 
Combien heureuse, et grande me dirais !
Certes Déesse être me cuiderais.
Mais, pour me voir contente à mon désir,
Voudrais-je bien faire un tel déplaisir
À Apollo, et aussi à ses Muses,
De les laisser privées, et confuses
D’un, qui les peut toutes servir à gré,
Et faire honneur à leur haut chœur sacré ?
 
Ôtez, ôtez, mes souhaits, si haut point
D’avecques vous : il ne m’appartient point.
Laissez l’aller les neuf Muses servir,
Sans se vouloir dessous moi asservir,
Sous moi, qui suis sans grâce, et sans mérite.
 
Laissez l’aller, qu’Apollo je n’irrite,
Le remplissant de Déité profonde,
Pour contre moi susciter tout le Monde,
Lequel un jour par ses écrits s’attend
D’être avec moi et heureux, et content.
 



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