Antoine Houdar de La Motte


L’Homme

Ode


À Monsieur de Fieubet.


Mon cœur d’une guerre fatale
Soutiendra-t-il toujours l’effort ?
Remplira-t-elle l’intervalle
De ma naissance et de ma mort ?
Pour trouver ce calme agréable,
Des dieux partage inaltérable,
Tous mes empressements sont vains.
En ont-ils seuls la jouissance ?
Et le désir et l’espérance
Sont-ils tous les biens des humains ? 
 
Oui, d’une vie infortunée
Subissons le joug rigoureux ;
C’est l’arrêt de la destinée
Qu’ici l’homme soit malheureux.
L’espoir imposteur qui l’enflamme
Ne sert qu’à mieux fermer son âme
À l’heureuse tranquillité.
C’est pour souffrir qu’il sent, qu’il pense ; 
Jamais le ciel ne lui dispense
Ni lumière, ni volupté.
 
Impatient de tout connaître,
Et se flattant d’y parvenir,
L’esprit veut pénétrer son être,
Son principe et son avenir ;
Sans cesse il s’efforce, il s’anime ;
Pour sonder ce profond abîme
Il épuise tout son pouvoir ;
C’est vainement qu’il s’inquiète ;
Il sent qu’une force secrète
Lui défend de se concevoir.
 
Mais cet obstacle qui nous trouble,
Lui-même ne peut nous guérir :
Plus la nuit jalouse redouble,
Plus nos yeux tâchent de s’ouvrir.
D’une ignorance curieuse
Notre âme, esclave ambitieuse,
Cherche encore à se pénétrer.
Vaincue, elle ne peut se rendre,
Et ne saurait ni se comprendre
Ni consentir à s’ignorer.
 
Volupté, douce enchanteresse,
Fais enfin cesser ce tourment :
Qu’une délicieuse ivresse
Répare notre aveuglement.
À nos vœux ne soit point rebelle ;
Et, du cœur humain qui t’appelle,
Daigne pour jamais te saisir.
Éloignes-en tout autre maître ;
Que l’ambition de connaître
Cède à la douceur du plaisir !
 
Mais tu fuis, la voûte azurée
Pour jamais t’enferme en son sein.
Parmi nous ne t’es-tu montrée
Que pour t’y faire aimer en vain ?
Il n’est point de vœux qui t’attirent ;
Tu souffres que nos cœurs expirent,
Lentes victimes de l’ennui :
Ou sous ton masque délectable,
Le crime caché nous accable
Du remords qu’il traîne après lui.
 
Tel qu’au séjour des Euménides
On nous peint ce fatal tonneau,
Des sanguinaires Danaïdes,
Châtiment à jamais nouveau :
En vain ces sœurs veulent sans cesse
Remplir la tonne vengeresse,
Mégère rit de leurs travaux ;
Rien n’en peut combler la mesure,
Et, par l’une et l’autre ouverture,
L’onde entre et fuit à flots égaux.
 
Tel est en cherchant ce qu’il aime
Le cœur des mortels impuissants ;
Supplice assidu de lui-même,
Par ses vœux toujours renaissants,
Ce cœur, qu’un vain espoir captive,
Poursuit une paix fugitive,
Dont jamais nous ne jouissons ;
Et, de nouveaux plaisirs avide,
À chaque moment il se vide
De ceux dont nous le remplissons.
 
Toi, que de la misère humaine
Tes vertus doivent excepter,
Fieubet, plains l’espérance vaine
Dont j’avais osé me flatter.
Mon zèle me faisait attendre
Un plaisir solide à te rendre
Cet hommage que je te dois ;
Mais je n’ai, malgré mon attente,
Qu’une crainte reconnaissante
Qu’il ne soit indigne de toi.
 
Aussi sévère qu’équitable
Tu veux un sens dans mes écrits,
Élevé, nouveau, véritable,
Dont le tour augmente le prix.
Jaloux d’obtenir ton suffrage.
J’ai tâché d’orner cet ouvrage
De traits dignes de te toucher ;
Mais je crains qu’en mes hardiesses,
Tu ne découvres les faiblesses
Que mon orgueil sait m’y cacher.
 

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