Amadis Jamyn


Élégie


 
J’ai voyagé par les trois parts du monde,
J’ai vu la mer d’où lève le soleil,
Et j’ai vu l’onde où l’attend le sommeil,
Et mille biens dont les hautes louanges
Font ébahir les nations étranges,
Les y tirant par un désir de voir
Qui des pays la grandeur veut savoir.
J’ai enduré mainte dure fortune
Dessus les flots, royaume de Neptune ;
J’ai enduré mainte fortune aussi
Dessus la terre, en proie de souci,
Soit voyageant en régions diverses,
Soit en suivant Bellone et ses traverses.
Tous ses malheurs, hélas ! j’ai surmonté
Pour être enfin de deux beaux yeux dompté,
Yeux qui me font une guerre cruelle,
Cruelle autant qu’elle semble nouvelle.
Tous les travaux auparavant connus
Ne me sont rien près de ceux que Vénus
Me fait soufrir. Une amoureuse peine
Plus que nulle autre est de misère pleine :
Mais la beauté qui cause mon tourment
Vaut bien le mal que je souffre en aimant.
 
Donc c’est en vain que ma douce franchise
S’est garantie en tous lieux d’être prise.
En mille endroits au loin j’ai voyagé
Sans que mon cœur y restât engagé.
J’ai vu Paphos, Amathonte, et Éryce,
Cypre qui fut de Vénus la nourrice,
Où les beautés leur origine ont pris :
Et c’est pourquoi l’immortelle Cypris
Qui de beautés embellit tout le monde,
Prit sa naissance en la Cyprienne onde.
 
J’ai vu l’Asie, et en tous ces endroits
Mille beautés non indignes des rois
Et si l’appât de ces belles Sereines
N’a pu gêner mon cœur de telles peines
Ni dans mon sang telle flamme verser.
Ainsi contraint il me faut confesser
Que leurs attraits et grâces admirables
À tes beautés ne sont point comparables.
 
Sur les autels des célestes puissants
Je ne fais vœu ni je ne brûle encens
Pour obtenir ou royaume ou empire
Ou des palais de marbre et de porphyre :
Mais je les pri m’ottroyer tant de bien
Que désormais tu sois mienne et moi tien.
Ensemble unis par le nœud d’hyménée :
Que de mes jours tu sois accompagnée,
Que nous puissions assembler nos désirs
Et nos douleurs ensemble et nos plaisirs,
Et qu’en ton sein ma vie se délaisse
Quand à sa fin tombera ma vieillesse.
 
Mais que te sert d’ainsi couler tes ans
Sans savourer d’amour les passetemps ?
Il nous faut mettre en la fleur de notre âge
Dessous le joug du sacré mariage :
Pource Hymené se peint en jouvenceau
Brusque et puissant, pareil au renouveau,
Ayant le teint comme un bouquet de rose,
Qu’avec des lys une fille compose.
Quand mille maux nous viennent assaillir
En la vieillesse, on ne saurait cueillir
Les fruits d’amour ni les douces blandices
Que Vénus donne à ses jeunes complices.
 
Or s’il te plaît que je passe mes jours
Avec les tiens : je jure les amours,
Je jure encor par les jumelles flammes
De tes beaux yeux : je jure par nos âmes
Et par l’Esprit qui tient tout en vigueur
Que tu seras maîtresse de mon cœur,
Au point dernier autant comme en la vie.
 
Mais si des mains la grâce m’est ravie
Que je prétens : je foule Hymen au pied
Sans que jamais je l’implore à pitié,
Car à son nom je veux être contraire
Si maintenant je n’y puis satisfaire.
 
Prête, Junon, ta faveur à mes vœux,
Et toi, Vénus Paphienne, qui peux
À ton plaisir changer nos fantaisies,
En cent façons de ta fureur saisies :
Frappez le cœur de ma maistresse, afin
Qu’en mes amours je trouve heureuse fin,
Ou de mon âme arrachez la sagette
Toute trempée au sang de ma défaite :
Qu’en vain mon temps ne soit plus consommé,
Que plus je n’aime ou que je sois aimé.
 

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