Melin de Saint-Gelais


Description d’Amour


 
Qu’est-ce qu’Amour ? est-ce une déité
Régnante en nous ? ou loi qui se contente
De nous sans force et sans nécessité ?
 
C’est un pouvoir, qui, par secrète sente,
Se joint au cœur, dissimulant sa force,
Et se fait maître avant que l’on le sente.
 
C’est un discord et général divorce,
D’entre les sens et le vrai jugement,
Laissant le fruit pour la feuille et l’écorce.
 
C’est un vouloir qui n’a consentement
Qu’à refuser ce qu’il voit qui l’asseure
De lui donner meilleur contentement.
 
C’est un désir qui, pour attendre une heure,
Perd beaucoup d’ans, et puis passe comme ombre,
Et rien de lui fors douleur ne demeure.
 
C’est un espoir qui pallie et adombre
Le mal passé, et l’estimation
De l’avenir, qui n’a mesure ou nombre.
 
C’est un travail d’imagination,
Qui, variant par crainte et espérance,
Oisive rend toute occupation.
 
C’est un plaisir qui meurt à sa naissance,
Un déplaisir, qui plus est en saison,
Quand de sa fin plus on a d’assurance.
 
C’est un portier, qui ouvre sa maison
Aux ennemis, et aux amis la ferme,
Faisant les sens gouverneurs de raison.
 
C’est un refus, qui assure et afferme ;
Un affermer, qui désassure et nie,
Rendant le cœur en inconstance ferme.
 
C’est un jeûner qui paît et rassasie,
Un dévorer qui ne fait qu’affamer,
Un être sain en fièvre et frénésie.
 
C’est un trompeur qui sous le nom d’aimer
Tient tout en guerre, et tout réconcilie,
Sachant guérir ensemble et entamer.
 
C’est un effort qui étreint et délie,
Une faiblesse, en puissance si grande
Que tout bas hausse et tout haut humilie.
 
C’est un sujet qui n’a qui lui commande,
Un maître auquel chacun va résistant,
Un nu à qui chacun ôte et demande.
 
C’est un voleur trop ferme et persistant,
Un obstiné, qui une même chose
Veut et déveut cent fois en un instant.
 
C’est une peine intérieure et close,
Qu’on veut celer, et que chacun entend,
Qu’on ne peut taire, et que dire l’on n’ose.
 
C’est un savoir inconnu et latent,
Et qui se peut trop mieux sentir que dire :
Par quoi je suis de m’en taire content,
Et pour penser abandonne l’écrire.
 



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