Charles Nodier

(1780-1844)

D’autrеs pоèmеs :

Lе Βuissоn

Lа Jеunе Fillе

 

 

Charles Nodier


Le Vieux Marinier


 
Oh ! si l’homme naissait deux fois à la lumière,
Que je tenterais peu les destins du nocher !
Et de quel soin plus doux que ma chaîne première,
J’attacherais mes jours au seuil de la chaumière
                Comme l’huître au rocher.
 
Non, je ne suivrais plus une proue écumante
Qui broie en poudre d’or les flots étincelants,
Et je n’épierais plus, de la vague fumante,
Le phoque au regard bleu qui crie et se lamente
                Sur ses rochers tout blancs.
 
Non, jamais je n’irais sur la foi d’une prame,
Jouer ma vie errante au caprice des eaux ;
Non, jamais l’Océan n’humecterait ma rame,
Quand le temps recoudrait tous les nœuds de ma trame
                À d’éternels fuseaux.
 
Qu’ai-je fait sur la mer et qu’y ferais-je encore ?
Quelle moisson produit le flot que j’ai frayé ?
De quelle île propice ai-je gravi l’accore,
Et le sang répandu dont la pourpre décore,
                Quel prix me l’a payé ?
 
Est-ce braver assez de ciels et de Neptunes,
Léguer à mille écueils d’assez tristes lambeaux,
Avoir assez commis de changeantes fortunes
Aux vents que fatiguaient nos voiles importunes,
                Pour trouver des tombeaux ?
 
Qui mieux que moi pourtant sut calfater l’étrave,
Haler sur la bouline ou tenir le timon ?
Et, pour nous déborder d’un mauvais fond de grave
Qui fut jamais plus prêt, plus adroit et plus brave
                À tourner l’artimon ?
 
Qui mieux que moi surtout, et d’une main moins lente,
Sut jeter sur la prise un grappin triomphant,
Quand la lame bondit sous la nef chancelante,
Et qu’aux efforts des airs une vergue hurlante
                Vagit comme un enfant ?
 
Mais mon cœur s’envolait au sil de la carène
Comme une jeune abeille aux parfums de l’Hybla,
Et j’aurais délaissé les amours d’une reine,
Pour affronter de près les chants de la sirène,
                Et les chiens de Scylla.
 
Car je lisais Homère, et mon âme empressée
Des froids âpres de l’Ourse et des feux du Lion,
N’avait pas un désir et pas une pensée
Qui ne prisât plus haut les travaux d’Odyssée
                Que l’orgueil d’Ilion.
 
Et, quand d’un vif essor je défiais les mousses,
Comme un oiseau marin perché sur les huniers,
Je ne voyais que bois tout veloutés de mousses,
Et je rêvais partout l’abri des pamplemousses,
                Éden des nautoniers.
 
C’est ainsi qu’apparaît l’Océan de la rade.
Le voyageur de mer est fou comme l’amant.
Tout visage nouveau lui paraît camarade,
Tout lougre, galion, et tout poisson dorade,
                Et tout roc diamant.
 
Il en est autrement, quand bouillonne la houle,
Quand le grain élargi noircit ses flancs massifs,
Quand la foudre s’abat sur le mât qui s’écroule,
Et quand, ras comme un bac, le vaisseau sombre ou roule
                De récifs en récifs.
 
Aujourd’hui, bon espoir vous reste à la hélée ;
Les marcheurs ont leur cap en plein de votre bord,
Et si quelque lutin, tapi sur la coulée,
N’égare pas encor leur aiguille affolée,
                Vous surgirez au port.
 
La nature prodigue, à vos chasses heureuses
Promet les albatros et les fous étourdis,
Sous des pitons, chargés de mouettes peureuses,
D’où tombent frissonnant les petits des macreuses
                Par le froid engourdis.
 
La tortue arrondit ses épaules nacrées
Sous cette herbe marine aux mobiles scions,
Et des cayeux béants les bouches déchirées
Vous livreront ce soir, au reflux des marées,
                Le nid des alcyons.
 
Moi, j’ai filé du câble, et ma tâche est remplie.
J’ai serré trop de lofs, j’ai rasé trop de bancs,
Et j’ai trop entendu grincer l’aigre poulie,
Quand l’aquilon mordant sous qui le beaupré plie
                Siffle dans les haubans.
 
J’ai changé maintenant de projet et d’allure,
Et, quand vous vogueriez aux jardins de Circé,
Je prends pic. J’ai ferlé ma dernière voilure,
Et je n’étendrais pas d’une seule encablure
                Mon trajet insensé.
 
J’ai cherché comme vous, marinier intrépide,
Le péril pour l’argent, l’argent pour le péril.
Que me fait désormais la perle à l’œil limpide,
Et l’opale inconstante où brille un feu rapide,
                Et l’azur du béryl ?
 
En quelque lieu nouveau que le destin vous porte,
Dieu vous garde. Mon espoir n’en a plus de souci.
Un esprit de malheur s’est assis à ma porte.
Mon toit est déserté. Ma pauvre femme est morte.
                Ma fille l’est aussi.
 
Et quand, au champ natal que vient baigner la Manche,
Les Gémeaux protecteurs me conduiraient tout seul,
Verrais-je Marguerite en habits de dimanche,
Pour son bonnet de fête et pour sa robe blanche
                Dépouiller son linceul ?
 
Ma Lise viendrait-elle, espiègle et rebondie,
D’un pas alerte et sûr aider mes pas pesants ?
Et moi qui me flattais de la trouver grandie,
Car on n’a jamais vu de vague plus hardie
                Danser sur les brisants !
 
Je ne conterais plus au feu de la veillée,
Ce que pour les revoir un père peut oser ;
La mère palpitante, et de larmes mouillée,
Tandis que la petite à ma joue éraillée
                Collerait un baiser !...
 
« Apporte-moi, dit-elle, une perruche verte !... »
Qui la demanderait de l’œil et de la main ?
Lise est morte ! — Adieu donc ! Adieu, la Découverte !
Mais une salve encore à la tombe entrouverte
                Où je couche demain !
 

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