Parny


Complainte


 
Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.
 
Voici d’Emma la tombe solitaire,
Voici l’asile où dorment les vertus.
Charmante Emma ! tu passas sur la terre
Comme un éclair qui brille et qui n’est plus.
J’ai vu la mort dans une ombre soudaine
Envelopper l’aurore de tes jours ;
Et tes beaux yeux se fermant pour toujours
À la clarté renoncer avec peine.
 
Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.
 
Ce jeune essaim, cette foule frivole
D’adorateurs qu’entraînait sa beauté,
Ce monde vain dont elle fut l’idole
Vit son trépas avec tranquillité.
Les malheureux que sa main bienfaisante
A fait passer de la peine au bonheur,
N’ont pu trouver un soupir dans leur cœur
Pour consoler son ombre gémissante.
 
Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.
 
L’amitié même, oui, l’amitié volage
A rappelé les ris et l’enjouement ;
D’Emma mourante elle a chassé l’image ;
Son deuil trompeur n’a duré qu’un moment.
Sensible Emma, douce et constante amie,
Ton souvenir ne vit plus dans ces lieux ;
De ce tombeau l’on détourne les yeux ;
Ton nom s’efface, et le monde t’oublie.
 
Naissez, mes vers, soulagez mes douleurs,
Et sans effort coulez avec mes pleurs.
 
Malgré le temps, fidèle à sa tristesse,
Le seul Amour ne se console pas,
Et ses soupirs renouvelés sans cesse
Vont te chercher dans l’ombre du trépas.
Pour te pleurer je devance l’aurore ;
L’éclat du jour augmente mes ennuis ;
Je gémis seul dans le calme des nuits ;
La nuit s’envole, et je gémis encore.
 
Vous n’avez point soulagé mes douleurs ;
Laissez, mes vers, laissez couler mes pleurs.
 

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