Jules Vallès

(1832-1885)

 

 

Jules Vallès


Bas les cœurs !


 
Le forum est désert et les prisons sont pleines.
Adieu des rêves fiers l’inféconde grandeur !
Le sang des généreux ne brûle plus nos veines
Et le soleil est pâle à l’horizon du cœur.
 
Dans une arène étroite, un monde obscur s’agite,
Décembre nous a fait un lit vide et banal ;
Nous sommes arrivés à l’époque maudite,
Et nos mères nous ont enfantés dans le mal.
 
Pourtant, sous des baisers tout chargés d’espérance,
Dans des flancs orgueilleux nous avions palpité ;
Nos pères n’avaient point épargné la semence
Dans le moule où l’amour coule l’humanité.
 
Nos pères, assez tôt venus à la lumière
Pour recevoir encor le reflet des grands jours
Où Chaumette accusait de tiédeur Robespierre
Où Santerre, d’un geste, entraînait les tambours !
 
Ces hommes, que la vie avait campés en selle,
Entre Thermidor sombre et Juillet éclatant,
Devaient créer des fils à tête de rebelle,
Des gars faits pour lutter et mourir en chantant !
 
Et quelques-uns avaient en effet de la flamme,
Sous leur peau bouillonnait un flot chaud et vermeil
Ils fixaient, crânement, sans un frisson dans l’âme,
Le noir de la misère et l’or du grand soleil,
 
Mais Décembre a jeté là-dedans sa mitraille
Et de son sabre sale éventré le drapeau,
Et nous avons perdu l’amour de la bataille,
Les fronts se sont courbés sous le pied du bourreau.
 
Pour mon compte, je n’ai plus de cœur à l’ouvrage,
Je n’aiguiserai plus le glaive des héros.
J’entends de mon orgueil mourir la voix sauvage,
Comme un mugissement dans le cou des taureaux.
 
Par les champs où germait notre foi plébéienne,
Les soldats ont semé les entrailles des forts,
Le courage et le droit font voile vers Cayenne...
Les esclaves sont nés et les hommes sont morts.
 

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