Vincent Voiture


Ballade


 
Toi qu’une étoile favorable
Retient au gré de ses désirs,
Dans cette ville désirable
Où demeurent tous les plaisirs ;
Chasse la tristesse importune,
Prends le temps pendant qu’il est tien,
Jouis de ta bonne fortune,
Mange mon loup, mange mon chien.
 
Les plaisirs sont suivis de peines,
Et qui peut s’assurer qu’un jour
Il n’ira pas dans les Ardennes,
Ou dans le fond de Luxembourg ?
C’est la loi de notre naissance
De sentir le mal et le bien,
Tandis qu’il est en ta puissance,
Mange mon loup, mange mon chien.
 
Le temps qui toute chose efface,
Par qui tout est enseveli,
Semble user de la même audace
Du Maître de Corbinelli,
Aux Rois, aux Reines, aux Princesses,
Il dit d’un sévère maintien,
Use vite de tes richesses,
Mange mon loup, mange mon chien.
 
Beauté juste, sage et sévère,
Dont les yeux peuvent tout charmer,
Marquise que chacun révère
Et qu’aucun n’oserait aimer,
Digne d’avoir sous ton Empire
Cent mille cœurs comme le mien,
Permets que je te puisse dire
Mange mon loup, mange mon chien.
 
Je voudrais bien, prodigue d’ambre
Qui coûte ici beaucoup d’argent,
T’en remplir toute cette chambre,
Où l’on voit un Triton nageant ;
Mais une raison convaincante
Ne veut pas que j’en fasse rien ;
Prends donc ces Turrons d’Alicante,
Mange mon loup, mange mon chien.
 
Pour moi, qui, comme Prométhée
Me sens déchirer nuit et jour,
Et vois mon âme becquetée
D’un insatiable vautour,
Je dis à cet oiseau funeste,
À qui mon cœur sert d’entretien,
Achève tôt ce qui me reste,
Mange mon loup, mange mon chien.
 
Je n’ai pu m’empêcher d’écrire ;
Mais si par un mauvais succès,
De ceci, qui n’est que pour rire,
L’on vient à vous faire un procès ;
Interrogés sur ces Affaires
Riez comme Saint Adrien,
Et dites à vos Commissaires,
Mange mon loup, mange mon chien.
 

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