Paul Claudel(1868-1955) Recueil complet1907 : Connaissance de l'Est Tous ses poèmes disponiblesPoèmes par ordre alphabétiqueA B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V
Le Banyan
La Cloche Le Cocotier
La Dérivation La Descente
Fête des morts le septième mois Le Fleuve
Le Jour de la fête-de-tous-les-fleuves
Le Pin La Pluie Le Point Le Porc Le Promeneur
Le Riz
Le Sédentaire La Source
La Tombe
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Le banyan tire.
Ce géant ici, comme son frère de l’Inde, ne va pas ressaisir la terre avec ses mains, mais, se dressant d’un tour d’épaule, il emporte au ciel ses racines comme des paquets de chaînes. À peine le tronc s’est-il élevé de quelques pieds au-dessus du sol qu’il écarte laborieusement ses membres, comme un bras qui tire avant le faisceau de cordes qu’il a empoigné. D’un lent allongement le monstre qui hale se tend et travaille dans toutes les attitudes de l’effort, si dur que la rude écorce éclate et que les muscles lui sortent de la peau, Ce sont des poussées droites, des flexions et des arcs-boutements, des torsions de reins et d’épaules, des détentes de jarret, des jeux de cric et de levier, des bras qui, en se dressant et en s’abaissant, semblent enlever le corps de ses jointures élastiques. C’est un nœud de pythons, c’est une hydre qui de la terre tenace s’arrache avec acharnement. On dirait que le banyan lève un poids de la profondeur et le maintient de la machine de ses membres tendus. [...]
Plutôt que d’en assaillir le flanc de la pointe ferrée de mon bâton, j’aime mieux voir, de ce fond plat de la plaine où je chemine, les montagnes autour de moi dans la gloire de l’après-midi siéger comme cent vieillards. Le soleil de la Pentecôte illumine la Terre nette et parée et profonde comme une église. L’air est si frais et si clair qu’il me semble que je marche nu, tout est paix. On entend de toutes parts, comme un cri de flûte, la note à l’unisson des norias qui montent l’eau dans les champs (trois par trois, hommes et femmes, accrochés des bras à leur poutre, riants, la face couverte de sueur, dansent sur la triple roue), et devant les pas du promeneur s’ouvre l’étendue aimable et solennelle. [...]
Certains Peaux-Rouges croient que l’âme des enfants mort-nés habite la coque des clovisses. J’entends cette nuit le chœur ininterrompu des rainettes, pareil à une élocution puérile, à une plaintive récitation de petites filles, à une ébullition de voyelles.
— J’ai longuement étudié les mœurs des étoiles. Il en est qui vont seules, d’autres montent par pelotons. J’ai reconnu les Portes et les Trivoies. À l’endroit le plus découvert gagnant le point le plus haut Jupiter pur et vert marche comme un veau d’or. La position des astres n’est point livrée au hasard ; le jeu de leurs distances me donne les proportions de l’abîme, leur branle participe à notre équilibre, vital plutôt que mécanique. Je les tâte du pied. [...]
Sortant pieds nus sous la vérandah, je regarde vers la gauche : au front du mont, parmi les nues bouleversées, une touche de phosphore indique l’aube. Le mouvement des lampes par la maison, le manger dans l’ensommeillé et gourd, les paquets que l’on arrime : en route. Par la côte roide nous plongeons dans le faubourg indigène. C’est l’heure indécise où les villes se réveillent. Déjà les cuisiniers de plein vent allument le feu sous les poêles : déjà au fond de quelques boutiques un vacillant lumignon éclaire des membres nus. Malgré les planches garnies de pointes qu’on a posées à plat sur les devantures, en suspens sur les corniches, rapetassés dans les encoignures, à toutes les places libres, des gens gisent et dorment. L’un, à demi réveillé, se grattant le côté du ventre, nous regarde d’un œil vide et bée d’un air de délice ; l’autre dort si serré qu’on dirait qu’il colle à la pierre. Quelqu’un, la jambe de son pantalon retroussée jusqu’à la hanche et montrant le vésicatoire qu’il porte fixé par une feuille sur le plat de la fesse, pisse contre son mur près de sa porte ouverte ; une vieille qui a l’air vêtue de ces peaux qui se forment sur les eaux croupies peigne à deux mains son crâne galeux. Et enfin je me rappellerai ce mendiant à tête de cannibale, la touffe sauvage de la chevelure hérissée comme un buisson noir, qui, dressant droit un genou sec, gisait à plat sous le petit jour. [...] |
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